Female student sitting on stairs with uneasy look

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Développement professionnel, Enseignement, Pratiques prometteuses

Aborder l’agression sexuelle en classe

Au-delà de la peur

Le choix de devenir enseignant ou enseignante est souvent motivé par un désir de faire une différence et d’être là pour nos élèves. Nous nous imaginons entourés d’enfants heureux en train de créer des projets de toutes sortes leur permettant de s’épanouir dans le plus grand bienêtre. Tout de même réalistes, nous nous doutons bien qu’il puisse apparaitre quelques nuages dans ce ciel bleu. Néanmoins, l’idée de devoir un jour parler d’agression sexuelle avec eux ou encore d’accueillir un dévoilement est alors à des années-lumière des raisons qui nous ont conduits là. Pourtant, depuis 2018, il incombe au personnel enseignant d’éduquer à la sexualité et, par le fait même, d’aborder la thématique de l’agression sexuelle et de la violence sexuelle en première, troisième et cinquième année du primaire ainsi qu’en deuxième et troisième (9e et 10e année) secondaire. Cette nouvelle tâche apporte son lot de stress et d’appréhension. C’est d’ailleurs le poids de ce devoir, mais surtout la peur de « devoir » qui fige le personnel enseignant lorsqu’il est question d’aborder la thématique de l’agression sexuelle à l’intérieur de l’éducation à la sexualité.

Un statu quo qui paralyse

Aborder ou non la thématique de l’agression sexuelle ne nous préservera pas d’avoir à y faire face à un moment ou à un autre de notre carrière. Comme enseignant ou enseignante, nous sommes souvent aux premières loges des confidences de nos élèves, que ce soit pour les moments heureux comme l’arrivée d’un chien ou pour les situations plus délicates comme lorsqu’il est question de violence conjugale. L’importance du soutien des intervenants et intervenantes scolaires a d’ailleurs été démontrée au début de la pandémie lorsque les signalements ont connu une forte diminution1 avec la fermeture des écoles, isolant encore plus les victimes et réduisant ainsi leurs possibilités d’appel à l’aide.

Au Canada, le taux d’agression sexuelle chez les mineurs est de 205 cas par 100 000 enfants et jeunes2. Ce qui représente un peu plus de la moitié du nombre total des victimes d’agression sexuelle. En d’autres termes, croiser la route d’un élève victime d’agression sexuelle au cours de notre carrière n’est pas seulement une possibilité, c’est plutôt une forte probabilité. En revanche, il se peut très bien que vous ne le sachiez jamais. En effet, environ 5 % seulement des cas d’agression sexuelle sont dénoncés3, les victimes mineures choisissant souvent de garder le silence par peur, par loyauté, par honte ou par ignorance.

Le silence de l’enfant ne veut pas nécessairement dire que son agression ne laissera pas de pistes ou de traces. Dans certains cas, la jeune victime vivra des conséquences qui se manifesteront soit en :

• symptômes de stress post-traumatique (cauchemars, comportements d’évitement, hypervigilance);

• symptômes d’anxiété (peur, nervosité, hypersensibilité);

• symptômes de dépression (difficulté à éprouver du plaisir), en comportements nuisibles;

• idées suicidaires;

• autres.

Ces indications s’avèrent souvent imperceptibles ou indécodables pour l’entourage du jeune. Ce n’est pas comme séparer des cercles parmi des carrés que l’on voit clairement devant soi. Comment y arriver lorsqu’on ignore l’existence des cercles? Comment entendre alors qu’on ne sait pas?

Mandaté sans outil

C’est à cette difficulté que bon nombre d’enseignants et d’enseignantes ont dû faire face en étant mandatés pour aborder la thématique de l’agression sexuelle avec leurs élèves. Une majorité s’est sentie démunie et terrorisée devant l’idée d’accueillir un dévoilement en pleine salle de classe. Non pas parce qu’ils ne veulent pas accompagner l’élève, non pas parce qu’ils ne considèrent pas cette prévention comme nécessaire, mais plutôt parce qu’ils ne se sentent pas suffisamment formés pour le faire adéquatement, et pour cause : Aucune procédure uniforme d’accueil d’un dévoilement n’est présentement accessible au Québec (et probablement dans la plupart des autres provinces canadiennes) pour les enseignants. Ces derniers doivent user de leur GBS (gros bon sens) et en matière d’agression sexuelle ce n’est pas suffisant.

Imaginons la situation suivante : Madame Douceur est une enseignante de 3e année. En consultant le programme d’éducation à la sexualité, elle s’aperçoit qu’elle doit voir la thématique de l’agression sexuelle avec ses élèves. N’étant pas très à l’aise avec la thématique, elle décide de lire un peu sur le sujet et d’utiliser la littérature jeunesse comme amorce. Jusque-là, tout va bien.

Madame Douceur débute la lecture de l’album en prenant soin de faire interagir les élèves et de leur demander ce qu’ils feraient à la place du personnage. Les élèves sont intéressés et participent bien. C’est alors que Lucille lève la main et dit : « Moi aussi ça m’arrive quand je me fais garder ». Le cœur de madame Douceur arrête de battre, la crainte qu’elle avait au départ vient de se concrétiser… Comment gérer cette situation?

C’est ce genre d’images qui fait en sorte que plusieurs enseignants et enseignantes ont fait le choix de ne pas aborder la thématique de l’agression sexuelle avec leurs élèves. Ils ne se sentent pas aptes à le faire parce qu’il n’y a pas de ressources d’accompagnement à cet égard dans les centres de services. En Ontario, le personnel enseignant francophone a déjà eu accès à un gabarit de dialogue4 en cas de dévoilement. L’enseignant ou l’enseignante peut y voir des phrases toutes faites pour rassurer l’enfant. Le gabarit comprend également une description des signes physiques et psychologiques pouvant être détectés chez l’élève et même des conseils sur ce qu’il faut faire après la divulgation. Avoir accès à un tel outil permettrait au personnel enseignant de se sentir plus en contrôle lorsqu’il est question d’aborder la thématique de l’agression sexuelle et fournirait probablement l’assise nécessaire pour se lancer dans l’enseignement de cette thématique essentielle.

Un début de piste…

En attendant l’apparition d’un guide, il est quand même possible de se former grâce aux organismes œuvrant dans le domaine. Plusieurs formations pour le personnel enseignant et d’interventions sont accessibles, que ce soit par la fondation Marie-Vincent, le réseau des CALACS ou encore des organismes comme Bulle et Baluchon à Sherbrooke. Des situations d’enseignement-apprentissage sont également offertes sur la plateforme Récit : https://educationsexualite.recitdp.qc.ca/.

Voici quelques éléments à garder en tête :

Rester calme

Comme lorsqu’un enfant tombe et nous regarde pour savoir s’il doit pleurer. L’enfant victime n’est pas toujours pleinement conscient de l’ampleur de la situation. Garder son calme et se poser pour entendre ce que l’enfant a à nous dire. Sans jugement, sans questions, sans essayer de prévoir la prochaine étape : être là, ici et maintenant.

Ne pas faire de promesses, ne pas questionner

Surtout éviter de faire des promesses qu’il nous est impossible de tenir. Rassurer l’enfant sur le fait qu’il a eu raison de parler, que ce n’est pas sa faute. Lui dire que nous le croyons, que nous allons nous assurer qu’il soit en sécurité. Le laisser parler, mais sans poser de questions l’amenant à préciser. Il faut éviter de contaminer son témoignage. Les questions, ce sont les intervenants et intervenantes qualifiés qui les poseront. Notre mandat c’est l’accueil, non l’investigation.

Agir

Après avoir rassuré l’enfant, il est de notre devoir de signaler la situation à la direction de notre l’école ainsi qu’à la Direction de la protection de la jeunesse. De son côté, la direction a le mandat de chapeauter les intervenants scolaires. Notre rôle sera alors de faire le pont vers l’intervenant en transférant le lien de confiance.

Après la divulgation

Lorsque l’enfant est de retour dans notre classe et que des spécialistes en interventions s’occupent de son dossier, le laisser redevenir un élève et avoir accès autant que possible à la normalité. Il se peut que son contexte familial ait changé, qu’il vive des situations anormales comme celle d’aller témoigner ou encore qu’il soit retiré de son milieu. Sa classe sera peut-être alors son oasis lui permettant de s’échapper quelques heures de son quotidien plus complexe. Conserver la même façon de faire avec cet élève, la même façon de lui parler, de l’encadrer. La cohérence et la prévisibilité sont rassurantes pour un enfant.

N’oublions jamais qu’en tant qu’enseignant ou enseignante, nous avons une arme secrète, notre relation avec chacun de nos élèves. Si un élève nous choisit pour faire son dévoilement, c’est qu’il a confiance en nous. Ayons confiance en notre capacité d’écoute, de résolution de problèmes, de gestion. Il est toujours préférable d’intervenir même maladroitement que de fermer les yeux consciemment. L’impact à long terme d’un dévoilement non accueilli est bien plus grand et plus dommageable qu’une phrase malhabile.

 

Photo : iStock

Première publication dans Éducation Canada, septembre 2021

 

Notes

1 Allen, M. et Jaffray, B. (2020, juillet). La pandémie de COBID-19 et ses répercussions sur les services aux victimes au Canada (publication no 45-28-0001). Statistique Canada. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/45-28-0001/2020001/article/00065-fra.htm

2 Cotter, A. et Beaupré, P. (2014). Les infractions sexuelles commises contre les enfants et les jeunes déclarées par la police au Canada, 2012. (publication no 85-002-X). Statistique Canada, Centre canadien de la statistique juridique. www.statcan. gc.ca/pub/85-002-x/2014001/article/14008-fra.pdf

3 Gravel, M-A. (2015). La victimisation de la population québécoise: victimisation criminelle et cyberintimidation. (publication Institut de la statistique du Québec.

4 Gouvernement de l’Ontario (s.d). 3. 1 Signes comportementaux d’agression sexuelle. www.mrar.qc.ca/documents/partage/agression-sexuelle-enfant.pdf

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Photo ofVickey Anne Fournier-Gallant

Vicky Anne Fournier-Gallant M.A. Éd.

Chargée de cours éducation à la sexualité / Enseignante préscolaire et primaire

Vicky Anne Fournier-Gallant est chargée de cours en éducation à la sexualité à l’Université de Sherbrooke/ Université du Québec à Rimouski et enseignante au préscolaire et primaire au CSRS.

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