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Engagement, Équité, Évaluation, Leadership

Le jugement professionnel en évaluation des apprentissages

(Regard croisé du Québec et de la Colombie-Britannique)

L’évaluation, souvent utilisée exclusivement pour mesurer chez l’élève le niveau d’acquisition d’un programme d’études prescrit, se révèle être un puissant outil de mesure, d’analyse, de comparaison, de confirmation, voire de communication.

Hélas, souvent méconnue ou par manque de temps, mise de côté, l’évaluation apporte bien plus qu’un pourcentage figé dans le temps. Lorsque bien utilisée, elle permet à l’enseignant :

  1. D’informer, de façon continue et fréquente, l’élève et ses parents;
  2. De mettre en place les outils correctifs ou de consolider des acquis;
  3. De planifier les objectifs pédagogiques des leçons subséquentes, en tenant compte du cheminement des élèves;
  4. D’identifier les élèves qui requièrent une intervention plus spécifique.

Il existe trois modes d’évaluation : 

  •  L’évaluation au service de l’apprentissage se réalise en continu pendant toute la durée du processus d’apprentissage. Elle est conçue pour montrer ce que chaque apprenant comprend, de façon à ce que l’enseignant puisse décider de ce qu’il faut faire pour aider l’élève à progresser.
  • L’évaluation en tant qu’apprentissage favorise la métacognition chez les élèves. L’apprentissage n’est pas seulement la transmission d’idées d’un connaisseur à quelqu’un qui ne l’est pas, c’est un processus actif de la part de l’élève, qui acquiert de nouvelles connaissances et qui a conscience de la façon dont ces connaissances ont été acquises.
  • L’évaluation de l’apprentissage est une évaluation sommative qui confirme ce que les élèves connaissent et savent faire. L’évaluation de l’apprentissage est censée fournir des preuves de la performance des élèves aux parents, à d’autres éducateurs, aux élèves eux-mêmes ainsi qu’à des personnes de l’extérieur.

Au sein d’une organisation, le processus d’évaluation doit être une démarche de conciliation, dont l’efficacité et la mise en œuvre reposent sur certaines bases.

A priori, il faut s’assurer que l’ensemble des enseignants a une compréhension commune des buts de l’évaluation, sans parler nécessairement des différentes méthodes d’évaluation.

Ensuite, il faut préconiser un système de correction coopérative réciproque favorisant les échanges, les riches discussions et le partage de pratiques gagnantes entre enseignants. Cette approche leur permet de se valider et de pousser plus loin leurs réflexions.

Bien entendu, on ne peut mettre de côté l’importance de s’assurer que les élèves connaissent et comprennent les objectifs d’enseignement ainsi que les critères d’évaluation ou les indicateurs de réussite.

Qu’est-ce que le jugement professionnel en évaluation?

Chaque jour, aussi banal que cela puisse paraître, au nom de la société qui lui confie cet essaim d’élèves, les professionnels de l’éducation doivent prendre des centaines de décisions pour le meilleur intérêt de l’élève. Cela peut paraître banal bien puisqu’effectivement plusieurs de ces décisions sont faciles à prendre et ne demandent que peu de réflexions, car elles font partie de la routine quotidienne, voire d’automatismes. Mais attention, d’autres engagent l’éducateur dans un processus parfois complexe qui exige réflexions et analyses approfondies.

À la base, débutons par le questionnement simple à savoir, qu’est-ce que le jugement? En droit, c’est une décision rendue, en philosophie, c’est une pensée qui décide de la valeur d’une proposition. Si l’on extrapole, c’est aussi un sentiment, une sanction, une critique… Le jugement est une prise de position provenant de l’analyse rigoureuse d’informations et de données colligées et bien qu’il puisse souvent s’appuyer sur des opinions complémentaires, il n’en demeure pas moins qu’il est subjectif et personnel.

L’évaluation, quant à elle, est une démarche qui vise à porter un jugement professionnel sur les compétences d’un élève. Celle-ci est en lien avec les résultats d’apprentissages ciblés et connus. Elle a pour but de fournir, tant à l’élève qu’à ses parents, un portrait le plus juste possible, de son rendement et de son développement personnel.

Deux définitions bien simples! Mais maintenant, qu’en est-il du jugement professionnel en lien avec la démarche quotidienne d’évaluer?

D’entrée de jeu, la démarche de jugement au regard de l’évaluation du progrès d’un élève n’est jamais une tâche simple. C’est d’autant plus vrai pour un enseignant qui débute dans la profession et qui n’a pas eu la chance et le temps de voir ses élèves cheminer. Deux éléments doivent être pris en considération :

Dans un premier temps, apprendre à connaître ses élèves avant de poser un premier jugement sommatif, afin de bâtir une relation de confiance et d’établir un profil de classe.

Dans un deuxième temps, s’assurer d’avoir une planification des apprentissages et, bien entendu, une démarche d’évaluation en lien avec les objectifs connus de tout un chacun. Cette démarche est essentielle et fort simple :

  • Établir l’objet d’évaluation;
  • Planifier l’évaluation en identifiant les critères et les indicateurs que l’enseignant compte observer;
  • Déterminer les outils qui serviront à collecter les données;
  • Une fois, ces trois premières étapes complétées, vient la collecte de données. Il s’agit ici de recueillir et organiser les données et d’en vérifier la pertinence;
  • Et finalement, une fois les données colligées, il ne reste plus qu’à les analyser et à les interpréter afin de rendre un jugement, une décision sur l’état ou le progrès d’un élève en lien avec ses apprentissages. C’est lors de cette dernière phase que le jugement professionnel prend toute son importance puisqu’il confirme et appuie la décision rendue ou amène une démarche corrective de la part de l’enseignant.

Subjectivité et jugement professionnel

Nonobstant le bon vouloir, on ne peut dissocier subjectivité et jugement professionnel. Louise Lafortune rappelle d’ailleurs que « la mesure ne remplace pas l’exercice du jugement professionnel du personnel enseignant et le jugement professionnel ne peut reposer que sur des faits purement objectifs ». [1]

Attention, subjectivité n’égale pas parti pris, mais plutôt une représentation construite de l’élève que l’on évalue en lien avec ses convictions personnelles. Cependant, même si l’objectivité totale est difficile à atteindre, un processus d’évaluation qui se construit sur des données colligées de façon rigoureuse et transparente permet un jugement éclairé.

Phases du jugement professionnel

Selon David Tripp,[2] il existe quatre phases interconnectées dans l’exercice du jugement professionnel et bien qu’à l’origine, ses recherches fussent en lien avec le monde de la santé, un parallèle peut facilement être établi avec le monde de l’éducation :

  • Jugement pratique : Il s’agit de jugements faits de façon instantanée, voire machinale. Sans nécessairement amener un élément de validation, il peut aussi s’agir d’une décision à caractère moral. Par exemple, choisir lors d’une situation quelconque, ce qui est dans le meilleur intérêt d’un enfant au lieu de ce qui est juste.
  • Jugement diagnostique : Il s’agit d’un raisonnement qui mène à l’identification d’un problème et qui se fait à partir d’analyses ou d’observations.
  • Analyse réflexive : Cette phase est le fruit d’un processus de réflexion qui permet à un pédagogue de prévoir les conséquences de ses actions. Elle exige une réflexion au moment de la prise de décision et implique une interrogation après l’action, préférablement entre collègues. Elle met en relief le fait que des solutions de rechange furent explorées. Cette phase est liée à des questions dont les solutions sont souvent complexes, voire incertaines.
  • Jugement critique : Le jugement critique est en fait l’amalgame de la pensée réflexive et du jugement diagnostique.

Même si l’objectivité totale est difficile à atteindre, un processus d’évaluation qui se construit sur des données colligées de façon rigoureuse et transparente permet un jugement éclairé.

Voici trois critères pour assurer un jugement professionnel de qualité :

  • Baser son jugement, et par conséquent ses décisions, sur des critères d’évaluation concrets et une analyse de données provenant de sources fiables et différentes;
  • S’appuyer sur des principes de base simples : rigueur, constance et transparence;
  • S’engager dans une démarche réflexive, interactive et collaborative.

Nous sommes dans une ère où chaque point retiré est contesté, chaque remarque annotée est critiquée… une ère où, soyons honnête, le jugement professionnel d’un pédagogue est fréquemment attaqué, sujet à la critique ou remis en question pour tout et pour rien. Devant ce constat, il est donc vital de s’assurer que chacune des décisions rendues est appuyée par une analyse méthodique.

Première publication dans Éducation Canada, juin 2013

 

RECAP – The importance of a professional sense of judgment in learning assessment is confirmed in the intersecting views of a Quebec school board director general and a French-language teacher in British Columbia. Both assert that a good assessment enables teachers to frequently and continually inform students and their parents, to implement corrective measures or consolidate acquired knowledge, to plan pedagogical objectives for subsequent lessons according to students’ progress, and to identify those who need more specific intervention. The authors describe three criteria to ensure quality professional judgment: it should be based on concrete assessment criteria and an analysis of data from reliable and different sources; the process should be supported by the basic principles of rigour, consistency, and transparency; and the process should be mindful, interactive, and collaborative.


[1] Louise Lafortune, Jugement professionnel en évaluation, pratiques enseignantes au Québec et à Genève, Québec, Presse de l’Université du Québec, 2008, 254 pages. (Collection Éducation Intervention, no 21).

[2] David Tripp, Critical Incidents in Teaching: Development Professional Judgement; (Routledge Education Classic Edition).

Apprenez-en plus sur

Valérie Rozehnal

Valérie Rozehnal incarne le portrait typique d’une francophone élevée en milieu minoritaire. Native de la Colombie-Britannique, elle a su dès son jeune âge qu’elle serait enseignante. Pour elle, cette passion pour l’enseignement veut dire bien plus qu’instruire et montrer. 

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ALAIN LABERGE

Alain Laberge

Directeur général de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) & Président du Regroupement national des directions générales en éducation (RNDGÉ)

Alain Laberge, Directeur général de la Commission scolaire de Sorel-Tracy, demeure un orthopédagogue de cœur et d’âme. Leader et fervent avocat de l’éthique et du nouveau paradigme en éducation,  il s’intéresse à la formation intégrale de l’élève

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