Un groupe d’élèves, vu du haut, discutant de leurs devoirs avec l’aide d’un ordinateur portable.

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L’école à la maison

La pandémie a-t-elle réellement exacerbé les iniquités sociales?

Pour nos systèmes éducatifs, entre mars et juin 2020, le contexte était véritablement surréel parce qu’un nombre sans précédent d’élèves n’a pu fréquenter les écoles en raison de la COVID-19. En effet, sur Terre, ils étaient plus de deux milliards et demi d’apprenants de quelque 190 pays à ne pas avoir été en mesure de se présenter à leur établissement d’enseignement, à un moment ou un autre. C’est dans ce contexte que l’équipe de la Chaire de recherche du Canada sur le numérique en éducation[1] a réalisé une vaste étude pancanadienne dont l’objectif principal était de mieux comprendre comment parents et élèves composaient avec l’école à la maison causée par la pandémie.

Ce sont 12 279 personnes qui ont participé à cette recherche en répondant à un questionnaire en ligne : 4 858 parents et quelque 6 421 apprenants, dès la maternelle. Certains d’entre eux ont également participé à des entrevues de groupe, en ligne.

Cette enquête pancanadienne a fondamentalement permis de mieux comprendre les défis rencontrés par les familles – parents et apprenants – durant ce contexte inévitable d’école à distance. Au printemps dernier, l’école à la maison, devenue la norme au Canada n’a pourtant, pas été la même pour toutes les familles, et ce, malgré les nombreuses mesures prises par l’ensemble des provinces et territoires au Canada (Tableau 1). En effet, les résultats de notre enquête révèlent, à travers les nombreuses difficultés rapportées par les familles interrogées, comment la pandémie a davantage exacerbé les iniquités sociales déjà existantes, tant à l’école que sur le plan de l’usage du numérique. Concrètement, les élèves issus des milieux les plus démunis au pays semblent avoir particulièrement souffert de deux des nombreux défis rencontrés par les familles durant la pandémie : l’accès à des appareils numériques et à Internet et l’encadrement scolaire par un parent, souvent rendu impossible par l’équation travail-famille. Cette enquête révèle sans contredit que les familles canadiennes sont équipées différemment et que la disponibilité des parents varie grandement.

Printemps 2020 : le Canada passe à l’enseignement à distance

Enseigner à distance, même si cela existe depuis 1873[2], ce n’est pas simple. Puisqu’il s’agit d’enseigner à des apprenants qui ne sont pas en face de soi, la motivation à apprendre est différente. Les interactions aussi. La question de l’isolement prend une toute autre signification. Enseigner et apprendre à distance, c’est apprendre à vaincre différentes distances. Une distance spatiale, technologique, temporelle, culturelle, sociale, affective, et surtout pédagogique. Et pour qu’enseignants et apprenants puissent vivre une expérience positive, tout en développant des compétences ou en réalisant des apprentissages pérennes, il est essentiel que tous disposent d’un contexte technologique favorable, c’est-à-dire d’un outil informatique fiable et facile d’usage, d’une connexion Internet, et de compétences minimales. Plusieurs pensent, à tort, que les jeunes de partout au Canada sont des natifs du numérique, et que la fracture numérique, cette disparité d’accès, n’existe pas chez nous. Il y a, comme le révèle l’UNESCO (2020), une fracture numérique très préoccupante partout au monde, tout particulièrement en Afrique, où 82 % des apprenants n’ont pas accès à Internet à domicile. Ici au Canada, comme l’indiquait récemment Collin (2020), ces difficultés sont « plus tangibles que jamais, alors que les écoles, les élèves et leurs familles ont fait l’expérience du tout en ligne »[3], et c’est d’ailleurs ce que révèlent les résultats de notre enquête.

Accès à un appareil numérique : le principal défi de l’école à la maison?

Ce sont quelque 32 % des familles interrogées qui estiment que l’accès aux appareils numériques a représenté un défi de taille pour l’école à la maison. Cette proportion est toutefois bien plus forte pour les familles les plus démunies. Dans ces milieux, soit les enfants n’avaient aucunement accès à un appareil à la maison, soit le nombre d’appareils numériques disponible était bien inférieur au nombre d’individus qui devaient les utiliser quotidiennement :

« On a un seul ordinateur à la maison et trois enfants. Du coup, c’est compliqué à mettre en place l’apprentissage, car tout se fait par ordinateur » (parent).

Dans ce contexte, des initiatives comme Familles branchées[4], qui était déjà bien en place avant la pandémie, où quelque 500 000 familles avec des enfants d’âge scolaire ont pu avoir un accès à Internet à haute vitesse pour un coût très modique, revêtent toute leur importance durant la pandémie de COVID-19.

Cela dit, on peut se réjouir des diverses initiatives de l’ensemble des provinces et territoires canadiens afin de permettre aux à tous les élèves d’avoir accès à un ordinateur portable ou à une tablette, voire d’avoir accès à Internet à la maison (Tableau 1).

D’un océan à l’autre, diverses initiatives ont été mises en place :

  • achats ou prêts d’équipements pour les familles les plus démunies;
  • subventions pour permettre aux élèves d’acheter des équipements pour les élèves;
  • allocations spéciales pour permettre aux familles d’avoir accès à Internet;
  • distribution de téléphones intelligents connectés à Internet;
  • envoi postal de trousses d’apprentissage pour les familles.

Mais ces élèves issus des familles les plus démunies n’ont pas eu accès à ces appareils aussi rapidement que d’autres, ce qui risque par exemple de causer de l’anxiété et un retard scolaire accru à ces élèves. Et, même pour que ces investissements sans précédent partout au Canada pallient la fracture numérique, il est également nécessaire que ces derniers soient formés à les utiliser, tout comme leurs enseignants d’ailleurs. Et sur ce point, peu de provinces ou de territoires semblent s’être posé la question. Pourtant, les recherches sur le numérique sont claires depuis bon nombre d’années : fournir uniquement des équipements numériques ne suffit pas (voir OCDE, 2015). Il faut également s’assurer que les personnes sachent les utiliser. Ainsi, ce n’est pas parce que l’on fournit des appareils à certaines des familles les plus démunies que l’on efface pour autant la fracture numérique. En effet, et tel que le souligne Collin (2020), l’accès aux appareils technologiques est un élément nécessaire, mais non suffisant pour pallier les inégalités numériques qui ont été mises en évidence durant la pandémie : « même à équipement égal, les inégalités numériques se manifesteront sur le plan des usages et des compétences ». La clé du succès d’une intégration réussie du numérique en éducation repose plutôt sur trois étapes essentielles et complémentaires :

  • fournir les équipements nécessaires aux apprenants et à leurs enseignants
  • s’assurer de la connectivité à Internet
  • s’assurer de les former aux usages éducatifs, et ce, tant les enseignants que les apprenants.

Sur ce point, notre équipe a réalisé une fiche, 80 pistes pour faire l’école à la maison[5], qui propose aux enseignants et aux apprenants ayant peu d’expérience en formation à distance, une série de stratégies issues de la recherche, pour les aider avec l’école à la maison. L’idée de cette fiche est d’aider les acteurs de l’éducation à apprivoiser rapidement plusieurs aspects pédagogiques de l’école à distance, sans pour autant improviser.

 

Tableau 1. Exemples d’initiatives mises en place par les provinces et territoires du Canada pour venir en aide aux élèves les plus démunis sur le plan informatique.

PROVINCE/TERRITOIRE EXEMPLES D’INITIATIVES
Alberta L’Alberta a mis en place un système d’aide financière pour l’achat d’équipements informatiques pour les étudiants du postsecondaire les plus démunis pouvant aller jusqu’à 3000 $. Au primaire et au secondaire, bon nombre de conseils scolaires et d’écoles ont prêté des appareils aux élèves, comme ce fut le cas au Calgary Catholic School District où les élèves ont pu rapidement avoir accès à quelque 5 000 ordinateurs portables ou tablettes.
Colombie-Britannique Quelque 23 000 ordinateurs portables et tablettes ont été prêtés aux élèves les plus démunis des conseils scolaires anglophones, à travers la province, pour leur permettre de poursuivre leurs apprentissages à la maison durant la pandémie. Tous les élèves de l’unique conseil francophone possédaient déjà leur propre ordinateur portable ou tablette, et ils ont été en mesure de l’apporter à la maison durant la pandémie.
Île-du-Prince-Édouard Un programme d’aide financière pour les étudiants du postsecondaire a été mis en place. Au primaire et au secondaire, les différents conseils scolaires ont prêté ordinateurs ou tablettes aux élèves qui en avaient besoin.
Manitoba L’Université du Manitoba a remis des bourses de 500 $ aux étudiants les plus démunis pour leur permettre de s’acheter des équipements informatiques pour qu’ils puissent poursuivre leurs apprentissages à distance. En outre, les conseils scolaires ont prêté quelque 5 000 ordinateurs portables aux élèves les plus démunis.
Nouveau-Brunswick Ce sont quelque 1 000 iPad et 500 ordinateurs, avec un plan de données, de même que 300 clés d’accès à Internet qui ont été offerts aux élèves les plus démunis de la province. Les familles les plus démunies avaient également accès à une subvention de 600 $ pour leur permettre d’acheter un ordinateur portable pour chaque enfant fréquentant l’école secondaire.
Nouvelle-Écosse Quelque 4 300 ordinateurs portables ont été prêtés aux élèves du secondaire les plus démunis. En outre, toutes les deux semaines, une trousse d’apprentissage était postée à quelque 340 000 familles de la province. Cela fait de la Nouvelle-Écosse la seule province au Canada à avoir mis en place une telle mesure.
Nunavut Au printemps 2020, à cause du contexte particulier où l’accès à Internet et aux technologies est complexe, le Nunavut a opté pour la préparation de trousses d’apprentissage pour tous les élèves. Le 7 octobre, le gouvernement a indiqué que l’Accord sur la relance sécuritaire permettra d’acheter des ordinateurs portables, des tablettes et de la capacité Internet pour soutenir l’apprentissage à distance pour les municipalités plus exposées à la COVID-19[6].
Ontario Le gouvernement de l’Ontario a d’abord décidé d’acheter quelque 21 000 tablettes avec un accès à Internet gratuit pour les élèves les plus démunis de la province, au début d’avril 2020. Parallèlement à cela, plusieurs conseils scolaires ont prêté tablettes et ordinateurs portables aux élèves les plus démunis. Par exemple, le Peel District School Board a remis 20 000 appareils aux élèves, en plus de 2 000 clés d’accès à Internet. Le Toronto School District, plus important conseil scolaire en Ontario avec 247 000 élèves, a été en mesure de prêter un appareil à 30 000 familles.
Québec Le Québec compte trois principales initiatives : En avril 2020, le gouvernement annonçait l’achat de 15 000 tablettes connectées à Internet pour les élèves les plus démunis. En juin 2020, un investissement de 150 millions pour permettre aux commissions scolaires l’achat d’au moins 250 000 ordinateurs et tablettes pour les élèves. En août dernier, le ministère de l’Éducation annonçait qu’il allait constituer une réserve de quelque 30 000 appareils (15 000 tablettes et 15 000 ordinateurs), pour les élèves les plus démunis.
Saskatchewan Un programme d’aide financière a été mis en place pour permettre aux apprenants les plus démunis de faire l’acquisition d’appareils informatiques. En outre, à Saskatoon, la capitale, en avril, quelque 600 téléphones intelligents avec 10 Go de données pour accéder à Internet ont été remis aux élèves qui n’avaient pas accès à Internet.
Terre-Neuve-et-Labrador Plus de 3 000 appareils ont été prêtés aux élèves les plus démunis. En plus, des clés d’accès à Internet ont été fournies aux élèves qui n’avaient pas accès à Internet. Le gouvernement a également investi quelque 20 millions pour l’achat d’ordinateurs pour tous les enseignants de même que pour tous les élèves du secondaire.
Territoires du Nord-Ouest Deux principales mesures ont été mises en place aux Territoires du Nord-Ouest pour les familles les plus démunies : une bourse de 750 $ permettant l’achat d’équipements informatiques de même qu’une allocation de 100 $ par mois pour l’année scolaire 2020-2021 pour pallier les coûts d’accès à Internet.
Yukon Au Yukon, les familles les plus démunies ont reçu une allocation de 250 $ par enfant d’âge scolaire qui fréquente une école.

 

École à la maison : un fardeau de plus pour les familles les plus démunies?

Un autre défi de taille auquel ont fait face de nombreux parents, et plus particulièrement ceux des familles les plus démunies, c’était de devoir concilier l’école à la maison de leurs enfants et leur propre travail. Ce sont d’ailleurs 82 % des parents ayant répondu à l’enquête qui ont continué à occuper leur emploi, à temps plein, durant la pandémie, parfois à la maison, mais le plus souvent à l’extérieur de la maison. C’est pourquoi, pour des raisons de disponibilité surtout, 60 % des élèves ont indiqué qu’ils étaient peu ou prou accompagnés par leurs parents pour réaliser leurs travaux scolaires durant la pandémie.

« Je fais ça à temps plein et j’ai de la difficulté à tout faire » (parent).

Ainsi, en misant sur les apprentissages en ligne pour les apprenants et sur le télétravail pour la plupart des parents, les familles ont été confrontées à de nouveaux enjeux relatifs à la conciliation travail-famille alors que la maison est devenue le principal lieu pour apprendre et travailler à la fois. En ce sens, nos résultats révèlent que la conciliation « école à la maison » et travail des parents est un immense casse-tête :

« Je suis seule à temps plein du lundi au vendredi avec les enfants et en télétravail, en essayant de gérer tout ça » (parent d’élève).

« C’était très difficile d’essayer de les diriger en même temps que de travailler, j’avais l’impression que j’étais incompétente dans tous les domaines » (parent).

À ce problème de temps, lié à l’emploi occupé par les parents, il faut également rajouter que plusieurs ne se sentaient pas compétents sur le plan pédagogique pour aider leur enfant :

« Je dirais que le défi, c’est mes compétences pédagogiques… je ne suis vraiment pas un bon pédagogue! » (parent).

Là encore, ce sentiment est plus important pour les familles les plus démunies, notamment celles où la scolarité des parents ne leur permet pas toujours d’aider leur enfant dans ses travaux scolaires.

Conclusion

Cette enquête, réalisée dans un contexte éducatif exceptionnel, montre comment l’expérience de l’école à la maison, qui était devenue la norme au Canada, n’a pas été la même pour toutes les familles, et ce, malgré les nombreuses mesures prises partout au Canada. Les parents et apprenants interrogés expliquent d’ailleurs comment la crise sanitaire a eu pour effet d’amplifier les inégalités devant le savoir, l’apprentissage et le numérique. Les élèves issus des milieux les plus démunis au pays semblent rencontrer des difficultés particulières d’accès à Internet, à des appareils numériques, en plus de ne pouvoir compter sur l’encadrement scolaire d’un parent, pour un ensemble de raisons. Manifestement, les élèves au Canada ne sont pas tous égaux pour l’école à la maison et la pandémie de la COVID-19 n’a fait qu’exacerber les iniquités sociales déjà existantes. Il est urgent de passer à l’action et de trouver des pistes de solutions pour que tous les élèves aient des chances égales d’apprendre, à l’école… comme à la maison.

 

Photo: Adobe Stock

Références

Collin, S. (2020). Il est plus que temps de prendre au sérieux les inégalités numériques et scolaires. The Conversation. Récupéré le 8 octobre à https://theconversation.com/il-est-plus-que-temps-de-prendre-au-serieux-les-inegalites-numeriques-et-scolaires-140602

Karsenti, T. (2013). MOOC: What the research says. International Review of Technologies in Higher Education, 10(2), 23-37.

Karsenti, T. et Parent, S. (2020). 80 pistes à considérer pour enseigner et apprendre à distance. Montréal : CRIFPE. Récupéré le 8 octobre à http://karsenti.ca/80pistes.pdf

OCDE. (2015). Connectés pour apprendre : les élèves et les nouvelles technologies. Paris : PISA.

UNESCO. (2020). COVID-19 : une crise mondiale pour l’enseignement et l’apprentissage. Paris : UNESCO.

 

Notes

[1] http://karsenti.ca/chaire

[2] Plusieurs, comme Watkins (1991) voient, dans les diverses activités mises en place pour l’éducation des adultes aux États-Unis vers la fin du XIXe siècle, les premiers types de formations à distance, qui ont largement précédé ceux qui ont été mises en place par les universités. Par exemple, en 1873, une association pour les femmes dans la région de Boston a mis en œuvre une initiative d’éducation à la maison qui a regroupé, au fil des ans, quelque 10 000 participantes (voir Karsenti, 2013).

[3] https://theconversation.com/il-est-plus-que-temps-de-prendre-au-serieux-les-inegalites-numeriques-et-scolaires-140602

[4] L’initiative Familles branchées du gouvernement du Canada, en partenariat avec des fournisseurs de services Internet (FSI), aide les familles canadiennes admissibles à obtenir un service Internet résidentiel pour 10 $ par mois. Voir : https://www.connecting-families.ca/

[5] Voir 80 pistes pour faire l’école à la maison, de Karsenti et Parent (2020).

[6] https://www.canada.ca/fr/affaires-intergouvernementales/services/accord-relance-securitaire/lettres/nunavut.html

Apprenez-en plus sur

Thierry Karsenti, Ph. D.

Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation, Université de Montréal

Thierry Karsenti, M. A., M. Ed., Ph. D., est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en édu...

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