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Diversité, Programmes

La tolérance

Une question de savoirs, mais aussi de compétence

La tolérance n’est pas une compétence. C’est une valeur. Mais sa mise en pratique exige des compétences et des connaissances.

Les militants de l’éducation interculturelle sont sans doute sincèrement convaincus qu’on ne peut que « s’enrichir des différences ». Il serait intéressant de savoir comment ils en sont arrivés à une croyance aussi minoritaire, donc improbable. L’être humain ordinaire a du mal à accepter qu’on soit différent de lui. Cela ne peut que l’angoisser. Si l’on peut légitimement vivre autrement (habiter autrement, manger autrement, s’habiller autrement, aimer autrement, éduquer autrement, travailler autrement, etc.), alors la façon dont on vit perd de son évidence, donc de sa valeur. Même si l’autre ne me menace pas directement, son existence ébranle mon identité, car elle introduit un doute : s’il y a plusieurs façons équivalentes d’être humain, alors ma façon de l’être n’est pas « naturelle ». C’est une possibilité parmi d’autres. Une culture parmi d’autres cultures.

Le relativisme culturel est une position intenable dans la vie quotidienne. Si tout se vaut, plus rien ne vaut. Comment par exemple éduquer ses enfants s’ils comprennent que les valeurs et les modes de vie de leur famille et de leur communauté ne s’imposent pas, qu’ils ne sont pas tenus d’en hériter, de les « épouser »? Aucune tradition n’est au-dessus de tout soupçon s’il existe autant de traditions que de familles, de communautés, de nations.

Il est donc plus simple de considérer que ceux qui ne vivent pas comme moi sont un peu moins humains que moi, voire qu’ils ne sont pas humains, qu’ils constituent une sous-espèce. Cela ne va pas toujours jusqu’à vouloir les éliminer, il suffit de les cantonner dans une position périphérique ou subordonnée. Et d’adopter à l’égard de leur culture une attitude condescendante, ironique, méprisante ou paternaliste. À condition d’en avoir le pouvoir, de contrôler la situation, comme les planteurs du Sud des États-Unis à l’égard de leurs esclaves. Si le rapport de force n’est pas aussi asymétrique, tolérer l’autre en le regardant de haut n’est pas aussi facile. Mieux vaut l’éloigner, l’exclure ou l’enfermer dans une quelconque réserve, un ghetto, un quartier (noir, chinois, latino, arabe) ou… une banlieue. Organiser la ségrégation est une façon de tolérer les différences, soit en les rendant invisibles, chacun vivant chez soi, entre soi, soit en les inscrivant dans des hiérarchies, des systèmes de castes qui permettent une coexistence balisée par des règles strictes.

Ceux qui plaident pour le droit à la différence et à la tolérance entre cultures ne pensent évidemment pas à ces dispositifs aussi vieux que l’humanité. Ils rêvent d’une société où chacun serait libre de ses mouvements, pourrait habiter où cela lui plaît, fréquenter n’importe quel restaurant, prendre n’importe quel bus, fréquenter n’importe quelle école, nouer des relations égalitaires avec n’importe qui, quelles que soient sa couleur, son origine, sa communauté d’appartenance, ses convictions politiques ou religieuses.

Le sociologue ou l’anthropologue peuvent trouver cette vision un peu naïve, ou même angélique, s’appliquer à la dénoncer comme une pure idéologie, voire se demander à qui elle profite ou du moins qui peut se permettre le luxe de tenir ce discours idéaliste. On a souvent noté que plaider pour le droit à la différence était plus facile lorsqu’on vit dans une maison individuelle que lorsqu’on est personnellement confronté aux vrais problèmes de la coexistence de cultures différentes dans un grand ensemble pourri, au cœur d’une banlieue déshéritée. À l’échelle planétaire, on peut aussi souligner que le souci du développement de tous les continents, de l’accès de toute l’humanité à une vie digne entre en contradiction avec la préservation de notre niveau de vie, puisqu’il faudrait disposer des ressources de sept planètes si tous les Terriens vivaient comme les habitants des pays développés. Quant au prix dérisoire de nos ordinateurs, de nos fruits exotiques ou de nos chemises, veut-on savoir à quelle exploitation du reste du monde il est lié? On pourrait donc facilement ne pas entrer en matière, affirmer que la violence, la ségrégation, l’exclusion, le racisme, l’apartheid, le rejet, le mépris ou la peur de l’autre sont inscrits dans la condition humaine. Donc que le droit à la différence et l’invitation à la tolérance sont de pures utopies.

Je n’adopte pas cette position. Il y a d’ailleurs dans l’histoire des exemples de sociétés qui ont réussi à organiser la coexistence pacifique de communautés différentes, y compris nos démocraties dans une certaine mesure. Reste que pour aller plus loin dans le respect des différences et la tolérance interculturelle, la pensée magique ne suffit pas. Si l’on souhaite que les jeunes deviennent tolérants, il faut d’abord reconnaître qu’ils ne le sont pas spontanément, qu’ils héritent d’une culture familiale qui les a imprégnés dès leur petite enfance de l’idée que les autres étaient « moins bien », « ne savaient pas vivre », « faisaient les choses à rebours du bon sens », mangeaient « n’importe quoi », n’avaient pas d’hygiène (ou trop d’hygiène)…

Pour neutraliser une socialisation familiale le plus souvent peu tolérante, il ne suffit pas de vanter la tolérance, il faut une contre-éducation qui passe par des savoirs historiques, linguistiques, géographiques, mais plus encore psychologiques, sociologiques, anthropologiques. Des savoirs qui montrent notamment que la plupart des préjugés sont sans fondements, mais qu’ils ont en revanche des fonctions. On connaît cette expérience de psychologie sociale édifiante[1]: on raconte à quelqu’un que, dans un métro, un ouvrier blanc tenant un rasoir semblait menacer un noir en costume; puis on lui demande de répéter cette histoire à une autre personne, qui à son tour la transmettra et ainsi de suite. Le récit est évidemment remanié par chacun en fonction de ce qu’il a mémorisé, de ce qui l’a frappé, de ce qu’il a trouvé « logique ». Avec une constante : dans la chaîne des récits, le porteur du rasoir devient un noir et l’agressé un blanc… On ne lutte contre les préjugés et les stéréotypes qu’en comprenant qu’ils préservent l’ordre du monde.

Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi des compétences pour être tolérant. J’en retiendrai trois, que je ne puis développer ici :

  1. Savoir préserver son identité sans avoir besoin de mépriser l’autre. C’est plus facile pour ceux qui ont tout : argent, diplômes, pouvoir, réputation. Même alors, construire son identité sans dévaloriser ou humilier l’autre ne va pas de soi.
  2. Savoir négocier des accommodements raisonnables. Autrement dit, savoir construire des compromis, qui certes ne sont pleinement satisfaisants pour personne, mais permettent à chacun de sauver la face et d’exister.
  3. Savoir assumer ses propres contradictions. L’intolérance est souvent adressée à une partie de soi que l’on désavoue, dont on a honte. Reconnaître que chacun est pluriel, composite et souvent incohérent[2] est une façon d’accepter la diversité et le désordre et surtout de ne pas les imputer à autrui.

Ces compétences s’adossent à des savoirs : psychologiques, psychanalytiques, sociologiques, anthropologiques, linguistiques, juridiques. Comment se les approprier dans des sociétés où l’école fait très peu de place aux sciences humaines et au droit[3]? Même acquis, ces savoirs n’auraient guère d’effets si leur mobilisation et leur mise en synergie n’étaient pas entraînées dans des situations concrètes, complexes et dans lesquelles l’intérêt ou l’identité de l’acteur entre en conflit avec une conduite tolérante. Être tolérant quand cela ne coûte rien, c’est un début, cela ne va pas de soi. Cela suffit-il?

Photo: Christopher Futcher (iStock)

Première publication dans Éducation Canada, janvier 2014

 

RECAP – To the author of this article, tolerance is not a skill – it is a value. However, practising tolerance requires skills and knowledge. He calls on the reader to reflect on his or her perceptions of others, especially their differences. He refers to three skills for being tolerant: being able to preserve one’s identity without feeling the need to show contempt for the other person; knowing how to negotiate reasonable accommodations; and coming to terms with one’s own contradictions. These skills, says Perrernoud, are enhanced by knowledge of a psychological, psychoanalytical, sociological, anthropological, linguistic, and legal nature. Yet, he asks, how can individuals obtain such knowledge when the schools devote very little time to the humanities and law?


[1] Allport, G. W. & Postman, L. (1947) The Psychology of Rumors. New York : Holt.

[2] Lahire, B. (2011) L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Paris : Fayard.

[3] Perrenoud, P. (2011) Quand l’école prétend préparer à la vie… Des compétences ou d’autres savoirs? Paris : ESF.

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Philippe Perrenoud

Philippe Perrenoud, PhD, est professeur honoraire de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève, depuis 2009. Il a publié de nombreux ouvrages et s’intéresse aux inégalités, au métier d’élève, aux pratiques pédagogiques, aux transformations et aux politiques du système éducatif. Il est un des membres fondateurs du Laboratoire de recherche sur l’innovation en formation et en éducation (LIFE).

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