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Bien-être, Diversité, Programmes

De l’ambition démesurée à l’ambition tout court

Comment, d’une génération à l’autre, se maintiennent les aspirations illusoires d’une jeunesse, et comment ces perspectives deviennent-elles réalistes? Voilà les questions auxquelles ce texte essaie de répondre.

Une originalité franco-ontarienne

La sociologie de l’éducation s’est beaucoup intéressée aux aspirations des jeunes. Elle avait de bonnes raisons de le faire puisque, en principe, il y a un lien entre ce que les jeunes veulent faire et ce qu’ils feront. Chez les Franco-Ontariens, toutefois, ce lien a longtemps été douteux.

Le rapport entre ce qu’on veut faire de sa vie quand on est jeune et ce qu’on fait réellement quand on est adulte n’est pas toujours manifeste. Il ne suffit pas de se projeter dans une profession pour un jour l’exercer. Mais il n’en demeure pas moins que des desseins éducatifs et professionnels élevés favorisent la scolarisation aussi bien que le succès sur le marché du travail. Et plus le jeune prend de l’âge, plus ces perspectives d’avenir sont déterminantes de ses réalisations. C’est parce qu’il en est ainsi que les sociologues de l’éducation ont consacré beaucoup de travaux aux aspirations et qu’ils se sont abondamment interrogés sur les facteurs qui limitaient l’ambition. Mais le cas franco-ontarien a longtemps laissé ces sociologues perplexes parce que les aspirations étaient étonnamment élevées.

Beaucoup d’ambition

En 1971 et 1972, le groupe Aspirations scolaires et orientations professionnelles des étudiants (ASOPÉ) a mené une enquête auprès des jeunes. Il a découvert que, à la fin du secondaire, les Franco-Ontariens (42 %) étaient plus nombreux que les Anglo-Ontariens (31 %) aussi bien que les francophones (21 %) et les anglophones (33 %) du Québec à envisager les professions les plus prestigieuses. Il a aussi signalé de fortes proportions de jeunes qui entendaient faire des études postsecondaires[1]. Ces statistiques n’étaient en correspondance ni avec le degré de scolarisation de la population franco-ontarienne ni avec sa structure professionnelle. On pouvait alors croire qu’elles étaient le signe d’une nouvelle orientation, ou bien qu’elles traduisaient un phénomène inusité. Les auteurs de l’enquête ont cru avoir sous les yeux un « désir de mobilité » ascendante plus marqué chez les francophones de l’Ontario que chez ceux du Québec malgré le fait que, dans les deux cas, il s’agissait largement de fils et de filles d’ouvriers.

Pour comprendre le phénomène, il fallait reproduire l’enquête sur les aspirations et examiner dans le temps, chez les Franco-Ontariens, les variations des niveaux de scolarisation et celles de la structure professionnelle.

Un rapport allait mettre en doute l’hypothèse d’une transformation structurelle de la population. Stacy Churchill, Saeed Quazi et Normand Frenette démontraient en 1985 que, en Ontario, la probabilité de faire des études postsecondaires étaient de 50 % inférieure chez les francophones à ce qu’elle était dans le reste de la population[2]. En outre, les données de recensement, notamment celles qui ont été compilées sous la coordination de René Guindon[3] et d’Anne Gilbert[4], n’allaient pas observer de modification dans les métiers qu’exercent les francophones de l’Ontario.

Trop d’ambition

En 1990 étaient publiés les résultats d’une enquête qui se penchait explicitement sur les aspirations de jeunes franco-ontariens[5]. Les analyses confirmaient le niveau exceptionnellement élevé des ambitions : plus de 70 % des jeunes envisageaient les professions des niveaux moyen-supérieur ou supérieur, l’échelon supérieur à lui seul attirant 50 % de l’échantillon; de la 8e à la 13e années, la proportion des élèves qui avaient l’intention de faire des études postsecondaires était normalement au-delà de 90 %. Ces observations mettaient en évidence l’écart entre la structure professionnelle de la population et les perspectives des élèves. Elles montraient que l’ambition était peu en lien avec le devenir. Si, d’un niveau de scolarité à l’autre, l’immense majorité des élèves se destinait aux études postsecondaires, dans les faits, le nombre de jeunes dans les salles de classe s’amenuisait continûment.

La question se posait donc de savoir quels étaient les motifs et les fins d’une telle ambition. Les auteurs de l’étude ont proposé une interprétation psycho-sociologique. Pour y parvenir, ils ont associé les velléités des jeunes à leurs façons de se percevoir, opinions que l’enquête permettait de sonder. Selon les auteurs, les hautes aspirations contribuaient largement à exorciser un mal-être. Les jeunes francophones se projetaient communément vers les professions qui sont admirées de tous. Devenir admirable permettait d’atténuer les méfaits d’une idéologie minoritaire. Les projections étaient plus importantes que la réalisation de soi; elles étaient secondes par rapport aux performances scolaires et aux habiletés. Elles servaient peu la scolarisation; elles guidaient peu sur le marché du travail. Elles condamnaient souvent au désenchantement; ainsi, le Franco-Ontarien, plutôt que d’exercer les métiers admirés aussi bien par les francophones que par les anglophones, glissait vers l’anglais, allait progressivement s’installer dans la majorité.

Moins d’ambition

Une nouvelle enquête menée en 2005 ne faisait plus le constat d’une ambition excessive[6]. Les projets d’études postsecondaires demeuraient élevés, à plus de 90 %; mais les professions prisées pour les niveaux moyen-supérieur et supérieur combinés diminuaient à 44 % – elles étaient à 70 % dans l’étude de 1990 – et, pour le niveau supérieur exclusivement, à 19 % – alors qu’elles étaient à 50 %. Ces nouvelles statistiques, au demeurant, étaient comparables à celles des anglophones : 83 % d’entre eux se destinant aux études postsecondaires, 42 % s’orientant vers les professions des niveaux moyen-supérieur ou supérieur regroupés, 19 % prétendant à celles du sommet seulement. On avait donc plus affaire à un phénomène inusité. L’auteur a interprété cette évolution vers le réalisme en faisant état des ressemblances que la postmodernité établit entre les communautés : les médias parviennent, jusqu’à un certain point, à homogénéiser les façons de se représenter le monde; le marché de l’emploi uniformise la sollicitation de compétences; les institutions d’enseignement répondent à des normes qui les dépassent, qui, donc, uniformisent les populations, et ce, aussi bien en ce qui a trait à la transmission des symboliques qu’en ce qui se rapporte aux formations.

Des francophones semblables aux anglophones

Il reste que, en une quinzaine d’années seulement, les jeunes franco-ontariens ont changé d’attitude. Ils ont eu longtemps des ambitions inconsidérées, animées par la situation minoritaire; ils ont maintenant des ambitions qui ressemblent à celles des jeunes de la majorité, qui s’apparentent à celles que la sociologie de l’éducation a l’habitude d’observer.

Le fait minoritaire n’a donc pas eu des conséquences inhibitrices. On n’est pas passé d’aspirations vertigineuses soutenues fragilement par des positions de dominés à un réalisme infériorisant; on a évolué de perspectives rêveuses à des estimations pragmatiques. On fait ainsi chez les Franco-Ontariens comme on le fait chez les Anglo-Ontariens, comme le font les jeunes qui entrevoient le monde du travail en fonction de leurs possibilités et de leurs espoirs. Cela signifie que le jeune franco-ontarien peut envisager l’avenir un peu comme le font ses camarades anglophones. C’est donc dire que, dans une certaine mesure, la dynamique que le minoritaire peut entretenir avec son environnement est semblable à celle du majoritaire. Cela est très certainement attribuable au fait que l’Ontario crée semblablement les francophones et les non-francophones. En ce sens, on ne peut pas parler de discrimination à l’égard des minoritaires. Cependant, dans la mesure où ce mouvement vers la similitude n’est pas simultanément une marche vers la spécificité franco-ontarienne, c’est la francité elle-même qui est menacée. Il faut certes se réjouir de constater que les ambitions des jeunes franco-ontariens dans leur ensemble ne soient plus démesurées; mais il faut aussi se demander jusqu’à quel point le réalisme ne devient pas assimilation. Il faut veiller à ce que la non-discrimination relative aux attentes des jeunes francophones corresponde à une équité linguistique sur tous les plans : dans le rapport aux institutions autant que dans les possibilités d’emplois.

À force de voir grand, les jeunes franco-ontariens se sont donné les moyens de devenir comme les autres et de devenir réalistes, se transformant eux-mêmes dans un monde en mutation.

De l’illusion qui devient réalisme

Les ambitions des élèves des écoles francophones de l’Ontario ont été immodérées pendant plusieurs années. Ces espoirs ont largement servi à conjurer des sentiments minoritaires. Certes, ils ont contribué à de nombreuses déceptions, qui ont donné cours à des anglicisations. Mais on peut se demander si les trop grands espoirs n’auront pas conduit au réalisme. En effet, en vivant leur situation minoritaire autant qu’en la niant, à travers leurs projets d’avenir, les jeunes franco-ontariens ont probablement changé leur être. En ne s’acceptant pas dans la minorité, ils ont mis en place les moyens pour devenir comme le majoritaire. En même temps, bien sûr, se transformait leur environnement. La distribution des emplois en est un bel exemple : en 1981, près de 9 % des hommes francophones de l’Ontario qui étaient au travail exerçaient leur métier dans les mines et les forêts, contre seulement 2 % des anglophones[7]; en 2006, ces secteurs ne fournissaient plus de travail qu’à 2,0 % des hommes d’expression française et à moins de 1 % de ceux qui sont anglophones[8]. Cette transformation est profonde; surtout pour la communauté francophone. Elle a assurément joué un rôle dans le changement le la mentalité des jeunes franco-ontariens qui ont dû s’adapter au monde du travail qui allait les accueillir; mais si ce changement n’a pas été abdication, si les jeunes franco-ontariens, en devenant réalistes, n’ont pas conçu leurs projets professionnels dans une logique minoritaire, on peut penser que c’est en partie parce qu’ils ont refusé de se voir comme inférieurs. À force de voir grand, ils se sont donné les moyens de devenir comme les autres et de devenir réalistes, se transformant eux-mêmes dans un monde en mutation.

La sociologie de l’éducation a désormais sous les yeux le cas rare d’aspirations juvéniles élevées quoiqu’elles soient développées par une population minoritaire, de perspectives professionnelles qui ont peu d’incidence sur l’avenir des personnes qui les ont conçues et d’un peuple minoritaire dont les jeunes ont des ambitions illusoires qui, avec le temps, se muent en projets réalistes semblables à ceux qui sont générés par le majoritaire.

RECAP – The sociology of education has had a long-standing interest in young people’s aspirations because there is often a link between what youth want and what they will do as adults. In the case of Franco-Ontarian youth, however, this link was not so obvious. Laflamme explores how, in dreaming big, Franco-Ontarian youth have for decades developed ways to evolve and thrive, despite the challenges of living within a predominately English-speaking culture.


[1] Laforce, Louise, en collaboration avec Pierre W. Bélanger, Pierre Roberge et Guy Rocher (1979). Les Aspirations scolaires au Québec et en Ontario : des observations des enquêtes ASOPÉ et SOSA, Les Cahiers d’ASOPÉ (Aspirations scolaires et orientations professionnelles des étudiants), vol. VI, Québec et Montréal, Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et Département de sociologie de l’Université de Montréal.

[2] Stacy Chrurchill, Saeed Quazi et Normand Frenette (1985). Éducation et besoins des Franco-Ontariens. Le Diagnostic d’un système d’éducation, Toronto, Conseil de l’éducation franco-ontarien, vol. 1 et 2.

[3] René Guindon (dir.), 1985, Les Francophones tells qu’ils sont. Regard sur le monde du travail franco-ontarien, Ottawa (Ontario), Association canadienne française de l’Ontario.

[4] Anne Gilbert (dir.), (1985). Les Francophones tels qu’ils sont en 1986 : recueil statistique, Vanier (Ontario), Association canadienne française de l’Ontario.

[5] Simon Laflamme et Donald Dennie, avec la collaboration d’Yvon Gauthier (1990). L’Ambition Démesurée. Enquête sur les aspirations et les représentations des étudiants et des étudiantes francophones du Nord-est de l’Ontario, Sudbury, Institut franco-ontarien (Collection Universitaire : Série Études) et Prise de parole.

[6] Simon Laflamme (2010). « Le Nouveau Visage de l’ambition en Ontario français. Le cas du Nord-Est », Cahiers Charlevoix. Études franco-ontariennes, no 8, p. 79-110.

[7] Données tirées de René Guindon (dir.), 1985, op. cit., p. 15.

[8] Données tirées de l’Office des affaires francophones de l’Ontario, 2009, « Profil de la communauté francophone de l’Ontario », Gouvernement de l’Ontario, http://www.ontario.ca/fr/communities/francophones/profile/ONT05_024302 (site consulté en avril 2010).

Portrait de l’expert

Simon Laflamme

Simon Laflamme enseigne à l’Université Laurentienne depuis 1984 où il occupe maintenant le poste de directeur du programme de doctorat interdisciplinaire en sciences humaines. Il enseigne des cours de méthode de recherche et de théorie en interdisciplinarité. Ses recherches portent principalement sur diverses questions de la communication, de l’économie et des rapports entre les populations selon qu’elles sont minoritaires ou majoritaires. Il est auteur de plusieurs livres dont, Suites sociologiques (Sudbury, Prise de parole, 2006) et Homogénéité et distinction (Sudbury, Prise de parole, 2003, avec Ali Reguigui).

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