|
Communauté scolaire, Engagement, Politique

Refléter le présent : anticiper l’avenir

Une rétrospective de l’Association canadienne d’éducation

L’Association canadienne d’éducation, autrefois appelée la Dominion Educational Association, a été fondée il y a 120 ans et a tenu sa première assemblée annuelle à Montréal en juillet 1892, alors que l’éducation publique gratuite et obligatoire prenait pied au Canada.

L’éducation publique a toujours eu comme rôle pivot de refléter les valeurs du présent, tout en anticipant les besoins de l’avenir. Si l’éducation n’est pas actuelle, elle perd le soutien du public qu’elle sert; si elle n’anticipe pas l’avenir, elle prive la prochaine génération des compétences et de la sagesse requises pour pouvoir s’adapter de façon créative à un monde changeant. L’astuce, évidemment, consiste à établir le bon équilibre, ce qui est plus difficile à accomplir pendant une période de changements rapides – comme en ce moment et à des époques comme la fin du dix-neuvième siècle.

S’il est impossible d’encadrer exactement l’« ère industrielle », on peut toutefois soutenir que l’ACE est arrivée sur la scène de l’éducation au Canada à un moment où les pressions de l’industrialisation en tant que force sociale ont commencé à se faire sentir en Europe et, de plus en plus, en Amérique du Nord.

Le pari de refléter le présent tout en anticipant l’avenir donnait lieu à la nécessité d’instruire des masses de jeunes en fonction de deux grands objectifs : engendrer une population instruite en mesure de participer à une jeune démocratie et former la main-d’œuvre requise pour alimenter une économie qui commençait déjà à passer de l’agriculture à l’industrialisation urbaine.

Dans cette optique, les fondateurs de l’ACE ont souligné l’importance que comportaient un personnel enseignant instruit, un curriculum élaboré en vue de conférer aux élèves une solide fondation de compétences fondamentales et de l’histoire canadienne, sans répétitions inutiles ou chevauchements du curriculum d’une année à l’autre. L’ACE insistait sur la nécessité de favoriser un sentiment d’unité et d’identité nationales, ainsi que sur le besoin de faire respecter la nouvelle réglementation obligeant les jeunes à fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 15 ans.

Les premières communications de l’ACE démontrent ces préoccupations. Elles reflètent aussi les valeurs de l’époque, faisant écho au protestantisme qui a donné naissance aux premiers systèmes d’éducation publique au Canada. Un rapport présenté par le comité des résolutions de l’association lors de cette première assemblée annuelle manifeste un soutien indéfectible – on dirait aujourd’hui draconien – de l’instruction obligatoire, ainsi qu’une reconnaissance de sa fragilité.

[traduction] Votre comité est frappé par le caractère généralisé de l’absentéisme scolaire et du manque d’assiduité des enfants de moins de 15 ans dans les écoles établies par les provinces pour leur compte. Afin de triompher de ce comportement maléfique et de justifier l’établissement d’un système d’éducation gratuit, ce comité est d’avis que les lois relatives à l’absentéisme scolaire et à la fréquentation obligatoire de l’école devraient être plus exigeantes […] Votre comité recommanderait également que lorsqu’il semble que l’absence de l’école est continue et volontaire, que des écoles industrielles soient établies pour récupérer les incorrigibles et pour punir les contrevenants juvéniles, à la manière de l’école industrielle établie à Mimico, près de la ville de Toronto. [Les italiques sont de nous.]

Une recherche indique que l’école industrielle Victoria pour les garçons a ouvert ses portes à Mimico en 1887. Cette maison d’éducation surveillée et corrective accueillant des enfants de 10 à 14 ans « mettait l’accent sur le sauvetage des enfants, sur la réforme au moyen du développement du caractère, sur l’éducation morale et scolaire et sur la formation professionnelle. » L’horaire et le curriculum semblent rigides en comparaison des normes contemporaines – et même des normes de 1934, lorsque l’école a été fermée à la suite de scandaleuses accusations publiques selon lesquelles c’était un établissement barbare et archaïque.[1]

Il est clair que le comité des résolutions de l’ACE le voyait d’un autre œil en 1891, influencé, peut-être, par cet extrait du premier rapport annuel de l’école, rédigé par le directeur Hendrie :

[traduction] Cela semblait une curieuse entreprise que d’ériger une école sans barreaux ni cellules ni presque de fouet pour ces enfants minables […] Cette école diffère d’un centre d’éducation surveillée et corrective en ce qu’elle n’est aucunement une prison. Les garçons n’y viennent pas comme des criminels et ils ne sont pas remis en liberté à l’expiration d’une peine fixe, mais ils deviennent les apprentis d’un fermier ou d’un mécanicien de confiance […] De pauvres hères que l’on a trouvés dans un état lamentable ont appris l’application et l’obéissance dans l’atmosphère bienveillante de l’école.

Nous pouvons être tentés de juger les actions du passé en fonction des normes du présent lorsque nous examinons cette attitude du 19e siècle face aux problèmes de l’absentéisme et sa « solution ». Elle ne reflète vraiment pas les valeurs des éducateurs en 2011,  selon lesquelles une éducation publique gratuite et obligatoire est une valeur sociale incontestée. Il répugnerait aux éducateurs d’aujourd’hui d’utiliser des mots comme « incorrigible » et « maléfique » pour décrire les élèves ou leur comportement. Mais il n’est pas difficile de conclure que les initiatives actuelles de l’ACE visant à mesurer et à améliorer l’engagement des élèves découlent de préoccupations similaires à celles qui inquiétaient les fondateurs de l’association sur le plan de l’absentéisme scolaire.

Comme eux, nous faisons face à un virage marqué des exigences de l’économie. Les élèves doivent s’initier à autre niveau d’engagement en vue d’un avenir qui se développe de façon que nous ne pouvons pleinement anticiper. Comme eux, nous voyons la nouvelle génération entrer dans une ère de changements sociaux et politiques préoccupants – cette fois, à l’échelle mondiale. Les problèmes de l’« absentéisme » préoccupent moins les éducateurs d’aujourd’hui que le manque d’engagement – une absence sociale et intellectuelle qui pose pour l’avenir de nos jeunes une menace qui s’assimile à celle que vivaient les jeunes qui n’obtenaient pas les éléments de base de l’éducation en 1891 au Canada.

Bien que nous n’imposions pas une maison d’éducation surveillée et corrective aux jeunes désengagés, nous leur donnons comme sentence une existence où ils ne sont pas en mesure de participer pleinement à la vie sociale et économique du pays. La nécessité d’un engagement total au processus d’apprentissage, plutôt qu’aux structures institutionnelles, est l’impératif qui anime l’éducation publique au 21e siècle.


[1] http://correctionsontario.tripod.com/Mimico%20History/History%20of%20Mimico%20CC.htm

Apprenez-en plus sur

Paula Dunning

Paula Dunning

Paula Dunning is Editor of Education Canada and a freelance writer/editor.

Paula Dunning est la rédactrice d’Education Canada et auteure/rédactrice pigiste.

Découvrir

Il vous reste 5/5 articles gratuits.

LOGIN Join The Network