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Repenser la recherche et l’action en éducation

Quatre voix canadiennes issues du congrès RUNES/AFIRSE–UNESCO

En février 2026, des chercheurs, praticiens et décideurs de part et d’autre du monde se sont réunis à Paris pour le congrès international RUNES/AFIRSE, organisé en partenariat avec l’UNESCO. L’objectif affiché est à la fois ambitieux et hautement d’actualité : réfléchir au renouveau du contrat scientifique et social pour l’éducation, dans un contexte marqué par des transformations technologiques rapides, des attentes sociales renouvelées et des défis éducatifs de plus en plus complexes. Dans la continuité des réflexions portées par l’UNESCO, notamment à travers l’Objectif de développement durable 4 visant une éducation de qualité, équitable et inclusive à l’horizon 2030, ces échanges soulignent l’urgence non seulement de transformer les pratiques éducatives, mais aussi les cadres de pensée qui les sous-tendent (UNESCO, 2021).

Les discussions ont abordé des thèmes variés tels que l’intelligence artificielle, l’interdisciplinarité, la gouvernance éducative, la participation des enseignants à la recherche et les transformations des systèmes éducatifs. Au-delà de la richesse et de la diversité des échanges, un message central s’est rapidement imposé : la recherche en éducation doit évoluer pour devenir plus collaborative, plus ouverte et davantage ancrée dans les réalités du terrain.

À partir d’entretiens réalisés avec quatre voix canadiennes du congrès, Rakia Laroui (Université du Québec à Rimouski), Marc-André Éthier (Université de Montréal), Thomas Rajotte (Université du Québec à Rimouski) et Virginie Chantal-Bossut (Université Laval), cet article propose une lecture croisée des idées marquantes du congrès et de leurs implications pour l’éducation au Canada.

Quatre voix canadiennes en dialogue

Rakia Laroui, C Q, Msc., Ph.D.
Professeure émérite en sciences de l’éducation
Membre du CA du réseau international des universités (RUNES)
Membre du CA de l’association Francophone internationale des recherches en Éducation (AFIRSE)
Membre du Limier et de ÉDUQAR
Chercheure associée au CTREQ

Marc-André Éthier, Ph.D.
Professeur titulaire en sciences de l’éducation – Département de didactique
Directeur du CRIFPE
Rédacteur en chef de la Revue des sciences de l’éducation
Secrétaire de l’Association pour la recherche en didactique de l’histoire et des sciences sociales (AIRDHSS/IRAHSSE)
Porte-parole de l’Association québécoise pour la didactique de l’histoire et de la géographie (AQDHG)

Thomas Rajotte, Ph.D.
Professeur en sciences de l’éducation
Chercheur associé au RÉVERBÈRE
Chercheur associé au CRIFPE

Virginie Chantal-Bossut, M.A
Doctorante en psychopédagogie
Chargée de cours
Coordonnatrice de recherche
Membre du comité éditorial de la revue Initio

Quand la recherche en éducation sort de ses silos

Pendant longtemps, force est de constater que la recherche en éducation s’est organisée selon des disciplines et des méthodologies relativement cloisonnées. Or, les défis contemporains, notamment les inégalités éducatives, la diversité culturelle et l’omniprésence de l’intelligence artificielle, exigent aujourd’hui des approches capables de croiser les regards et les expertises.

Pour Rakia Laroui, ce constat s’impose clairement :

« Il n’est plus possible de travailler en silo. La recherche en éducation est interdisciplinaire, transdisciplinaire et doit se faire ensemble au niveau national et international ».

Les systèmes éducatifs sont désormais traversés par une multiplicité de dynamiques technologiques, sociales, économiques et démographiques qui redéfinissent en profondeur les conditions d’enseignement et d’apprentissage. Comprendre ces transformations suppose de mobiliser des perspectives variées, de la sociologie aux sciences des données, en passant par les sciences du vivant.

L’essor de l’intelligence artificielle en éducation en constitue une illustration particulièrement révélatrice. Si ces technologies ouvrent des perspectives éducatives inédites désormais largement documentées, elles déplacent aussi les frontières des questions que nous devons poser. Qui décide de ce qui mérite d’être appris lorsque les algorithmes orientent les parcours scolaires ? Quels savoirs risquent d’être invisibilisés ou standardisés ? Quelle place reste-t-il à l’incertitude, à l’erreur ou à la créativité dans des environnements de plus en plus optimisés ? Et surtout, comment préserver une relation éducative fondée sur l’attention, le jugement et la rencontre humaine dans un contexte d’automatisation croissante ?

Dans ce contexte, la recherche en éducation ne peut plus se limiter à produire des connaissances. Elle est également appelée à jouer un rôle plus actif dans les débats publics, à interroger les choix collectifs et à accompagner les transformations des systèmes éducatifs.

Les enseignants comme partenaires de choix de la recherche

Un autre message fort du congrès concerne la place des enseignants dans la production des connaissances en éducation.

À ce sujet, Virginie Chantal-Bossut, en tant que membre de la relève, a été particulièrement marquée par les interventions magistrales au siège mondial de l’UNESCO de François Taddei et d’António Nóvoa, deux figures internationales incontournables de la recherche en éducation. Leurs interventions ont rappelé à l’auditoire une idée simple, mais souvent négligée à savoir que les enseignants possèdent des savoirs professionnels essentiels pour comprendre les réalités éducatives. Un point que souligne également Virginie Chantal-Bossut qui réaffirme :

« Je considère primordial d’inclure la voix des personnes enseignantes dans la recherche en éducation et de prioriser le développement ainsi que le renforcement de la pratique en éducation ».

Dans cette perspective, les enseignants ne devraient pas être uniquement considérés comme des utilisateurs des résultats de la recherche. Ils devraient aussi et surtout être davantage reconnus comme des partenaires intellectuels capables de contribuer à l’identification des problématiques de recherche et à l’élaboration de solutions pédagogiques adaptées à leurs réalités.

Cette vision soulève également une question importante pour les politiques éducatives : comment créer les conditions institutionnelles permettant aux enseignants de participer réellement aux activités de recherche ? Au-delà des intentions, un enjeu central demeure celui du temps professionnel. En effet, entre la planification, l’enseignement, l’évaluation et autres multiples responsabilités liées à la vie scolaire, les marges de manœuvre des enseignants pour s’engager dans des démarches de recherche demeurent dans la plupart des cas limitées. Et même lorsque des dispositifs notamment de recherche-action existent, les procédures peuvent rapidement devenir complexes et intimidantes. Pourtant, les idées ne manquent pas! Nombreux sont les enseignants qui manifestent un intérêt réel pour documenter leurs pratiques, innover et contribuer à la production de connaissances. Cela invite à repenser de manière plus structurelle les conditions d’engagement des praticiens dans la recherche. Le développement de postes hybrides, à l’interface entre l’école et le milieu universitaire, pourrait constituer une piste prometteuse. Ces nouveaux rôles permettraient de reconnaître et de soutenir le leadership des enseignants, tout en favorisant des collaborations durables avec les chercheurs. En d’autres termes, il s’agit de créer des environnements où les enseignants peuvent être accompagnés, écoutés et valorisés comme des acteurs à part entière de la recherche en éducation.

TROIS IDÉES CLÉS DU CONGRÈS

  1. Une recherche qui se construit ensemble: Les enjeux éducatifs contemporains exigent de croiser les expertises et de renforcer les partenariats entre chercheurs, praticiens et décideurs.
  2. Des enseignants qui font évoluer la recherche de l’intérieur: Leurs savoirs professionnels ne se limitent pas à éclairer la pratique. Ils transforment les questions de recherche et les réponses qui y sont apportées.
  3. Des connaissances qui circulent et transforment les pratiques: Pour avoir un impact concret et durable, la recherche doit être accessible, compréhensible et utile pour les enseignants, les directions d’école et les communautés éducatives.

 

Repenser la relation entre recherche et pratique

Pour Thomas Rajotte, le congrès a mis en évidence un enjeu central, à savoir l’implication réelle de l’ensemble des acteurs du milieu dans les démarches de recherche. Selon lui, certaines traditions en éducation ont longtemps privilégié des approches où le chercheur se tient à distance des contextes scolaires, dans une logique de recherche menée sur les participants. Or, cette posture atteint rapidement ses limites lorsqu’il s’agit de produire des retombées concrètes sur le terrain. La recherche, rappelle-t-il, ne peut se limiter à circuler entre chercheurs : elle doit au contraire pouvoir être entendue et utile pour les milieux éducatifs.

Dans cette perspective, Thomas Rajotte rappelle l’importance de développer des formes de recherche plus proches des milieux éducatifs, qu’il s’agisse de recherches collaboratives, participatives ou de recherche-développement. Ces approches permettent de partir des besoins exprimés par les praticiens et d’ajuster les dispositifs de manière itérative, en lien étroit avec les réalités du terrain. Comme il le souligne :

« Si l’on souhaite favoriser des changements de pratique, bonifier les pratiques existantes ou encore contribuer à la réflexion sur l’évolution du système éducatif, il est essentiel que la recherche soit entendue par les praticiens. Cela suppose de développer des modalités de recherche plus proches des acteurs du milieu. »

Au-delà des démarches de recherche elles-mêmes, cette réflexion invite également à repenser les conditions de circulation des savoirs. Les résultats de la recherche demeurent encore trop souvent confinés à des espaces académiques peu accessibles aux praticiens. Cela soulève des enjeux importants en matière de diffusion, qu’il s’agisse de l’accès libre aux publications, de la diversification des formats ou du développement de dispositifs de médiation, afin de rejoindre un public plus large et de renforcer les retombées concrètes de la recherche sur le terrain.

Apprendre au-delà des murs de l’école

Marc-André Éthier propose une réflexion complémentaire en invitant à élargir le regard sur les lieux et les formes d’apprentissage. Selon lui, la recherche en éducation tend encore à se concentrer principalement sur ce qui se passe à l’intérieur de la salle de classe, en prenant la forme scolaire comme point de référence implicite. Or, cette dernière ne va pas de soi. Elle correspond à une construction historique et sociale particulière des apprentissages, et non à une organisation naturelle ou immuable. Comme il le rappelle :

« On parle beaucoup de la forme scolaire et on fait comme si elle était naturelle, alors qu’on devrait savoir que ce n’est pas quelque chose d’éternel. »

L’apprentissage, souligne-t-il, se déploie bien au-delà des murs de l’école. Il prend forme dans une diversité de contextes tels que les formations alternées, les milieux communautaires, les espaces numériques, et l’éducation à la citoyenneté. Tous participent, à leur manière, à la formation des individus.

Cette perspective invite à repenser la recherche en éducation en tenant compte de cette pluralité de milieux. « Le milieu n’est pas que l’école », rappelle-t-il, insistant sur la nécessité de considérer l’ensemble des environnements dans lesquels les individus apprennent et se forment. Elle ouvre également la voie à une compréhension plus large des systèmes éducatifs, ainsi qu’à des formes de collaboration renouvelées entre les institutions scolaires et les communautés qui les entourent.

Vers un nouveau contrat social pour l’éducation

Au-delà des enjeux méthodologiques, le congrès RUNES/AFIRSE en partenariat avec l’UNESCO a posé une question essentielle : quel rôle la recherche en éducation doit-elle jouer dans la société ?

Dans la continuité des réflexions internationales sur les futurs de l’éducation (UNESCO, 2021), plusieurs intervenants ont évoqué la nécessité d’un nouveau contrat social, dans lequel la recherche ne se limite plus à produire des connaissances, mais contribue activement à la transformation des systèmes éducatifs et des acteurs qui les font vivre. Cela suppose de renforcer les liens entre chercheurs, praticiens, décideurs et communautés, ainsi que de repenser les conditions de production, de circulation et d’appropriation des savoirs.

Trois priorités se dégagent de ces échanges :

  1. renforcer la collaboration avec les milieux de pratique;
  2. valoriser les savoirs professionnels des enseignants et
  3. mieux diffuser les connaissances issues de la recherche.

Cependant, cette transformation ne repose pas uniquement sur de nouvelles méthodes ou technologies. Elle dépend avant tout de la capacité des acteurs à construire des ponts durables entre recherche, pratique et politiques éducatives. Comme le rappelle Thomas Rajotte :

« Le changement en éducation se fait souvent à petits pas. Mais chaque contribution peut aider à transformer progressivement les pratiques et les systèmes éducatifs. »

À ce titre, plusieurs initiatives à travers le Canada témoignent déjà de ces dynamiques, souvent de manière discrète et fragmentée, sans toujours s’inscrire dans une réflexion plus globale à l’échelle systémique. Dans ce contexte, l’enjeu n’est peut-être pas tant d’inventer de nouvelles pratiques que de mieux les relier, les reconnaître et les intégrer dans une vision d’ensemble.

Au final, une idée semble résumer l’esprit du congrès : l’ouverture. Comme l’exprime Marc-André Éthier, cette ouverture se joue entre disciplines, entre chercheurs et praticiens, mais aussi entre institutions éducatives et communautés. Dans un contexte de transformations rapides, cette capacité à dialoguer et à collaborer apparaît comme une condition essentielle pour penser et construire les futurs de l’éducation au Canada.

 

Références

UNESCO (2021). Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation [Publication interne]. https://www.unesco.org/fr/articles/repenser-nos-futurs-ensemble un-nouveau-contrat-social-pour-leducation 

Apprenez-en plus sur

Awa Ndiaye

Doctorante en éducation, l’Université d’Ottawa

Awa Ndiaye est doctorante en éducation à l’Université d’Ottawa et récipiendaire d’une bourse d’étude supérieures du Canada Vanier (2025-2028). Formée d’abord comme biologiste moléculaire en France, elle est également enseignante certifiée en sciences et en mathématiques en Ontario, affiliée au Conseil scolaire francophone Viamonde.

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