Faire entendre nos idées : cinq façons de faire entendre la voix des enseignants dans les débats politiques
Presque tout le monde s’accorde à dire que les enseignants et les autres professionnels de l’éducation connaissent le système éducatif mieux que quiconque. Pourquoi est-il alors si difficile pour ces professionnels d’influencer les décisions politiques ? Pourquoi des propositions et des idées bien intentionnées ne parviennent-elles pas à convaincre celles et ceux qui prennent les décisions importantes ayant un impact sur les milieux scolaires, collégiaux et universitaires ? Les idées pour améliorer la situation ne manquent pas, mais rares sont celles qui se traduisent réellement en mesures politiques concrètes.
Combler cet égard entre les idées et les politiques était au cœur d’une récente visite à l’Université Concordia de David R. Garcia, auteur de Teach Truth to Power (MIT Press, 2021), ancien candidat démocrate au poste de gouverneur de l’Arizona et actuellement professeur en éducation à Arizona State University. Nous souhaitons ici partager cinq recommandations clés, susceptibles d’influencer les politiques et issues de cette discussion, alors que nous entamons une nouvelle année scolaire et que l’intérêt pour l’éducation publique vit un regain d’intérêt.
1. Commencer avec un problème concret.
Les responsables et les décideurs en charge des politiques éducatives au sein du gouvernement et des établissements scolaires sont confrontés à des défis concrets à l’échelle de l’ensemble du système : des réalités qui coûtent du temps ou de l’argent, ou font manquer des occasions à toutes celles et ceux que ce système est censé servir. En revanche, les professionnels de l’éducation de première ligne se concentrent souvent sur des problématiques immédiates qui affectent leurs environnements de classe. Ces deux types de problèmes se recoupent, mais ils ne sont pas identiques. Gardez cette distinction à l’esprit et partez d’un problème rencontré dans l’ensemble du système scolaire – quelque chose qui coûte du temps ou de l’argent, ou qui fait manquer des occasions aux enseignants ou aux élèves – afin d’expliquer clairement aux responsables politiques et aux décideurs institutionnels pourquoi ils devraient prêter attention à votre proposition et en quoi celle-ci améliorera les conditions de vie de leur communauté.
2. Expliquer aux décideurs politiques quelles seront les retombées concrètes.
Souvent, celles ou ceux qui souhaitent influencer les politiques considèrent que leur rôle consiste à fournir de l’information. Cette approche limite toutefois leur capacité à faire valoir leurs idées. L’information la plus précieuse pour les décideurs politiques est de comprendre ce qui va se passer une fois leurs décisions prises : en d’autres termes, comprendre en détail les retombées positives de la politique proposée. Les enseignants sont souvent bien placés pour fournir de telles prévisions. Mais, tout comme les universitaires, ils hésitent souvent à le faire. Même si ces prévisions sont modestes, dès lors que les décideurs politiques réalisent qu’une personne ou un groupe a la capacité d’anticiper des résultats, ils gagnent considérablement en intérêt et en crédibilité à leurs yeux.
3. Se familiariser avec les processus décisionnels pertinents.
Les processus de prise de décision varient selon les différents ordres d’enseignement ainsi que d’une juridiction à l’autre. Par exemple, les programmes scolaires sont établis par les provinces, tandis que les politiques à caractère opérationnel sont souvent élaborées par les centres de service ou commissions scolaires. Les acteurs intervenant dans les différentes décisions politiques varient également : certaines décisions relèvent des assemblées législatives provinciales, d’autres des ministères de l’Éducation, d’autres encore des centres de service ou commissions scolaires, et d’autres enfin des établissements scolaires eux-mêmes. Plutôt que de faire des suppositions sur le rôle décisionnel d’une personne, mieux vaut vérifier pour vous assurer de bien contacter quelqu’un qui joue réellement un rôle dans l’élaboration des politiques. En d’autres termes, évitez de vous retrouver au siège d’un centre de services ou d’une commission scolaire alors que vous auriez dû vous adresser au ministère de l’Éducation de votre province ou à l’assemblée législative.
4. Aller à la rencontre des décideurs et des personnes influentes là où elles et ils en sont.
Les professionnels de l’éducation reconnaissent aisément les différences entre leur expertise spécialisée et celle des responsables politiques et autres décideurs. Ce qu’ils ne reconnaissent pas toujours, c’est que l’objectif ne devrait pas être de mettre les décideurs au courant de toutes les complexités d’un problème donné dans le plus grand détail. C’est un exercice voué à la frustration et des connaissances expertes ne sont pas de toute manières nécessaires pour que les décideurs puissent faire leur travail. Les professionnels de l’éducation devraient plutôt les rejoindre là où ils en sont à propos des enjeux en question. Concrètement, cela signifie utiliser des cadres faciles à comprendre pour communiquer les concepts et éviter d’aborder les subtilités de la pratique ou le fonctionnement exact du système.
Cela implique également d’en apprendre sur les expériences éducatives des responsables politiques ou des décideurs que vous essayez de convaincre. Par exemple, quel a été leur parcours scolaire au primaire, au secondaire et dans l’enseignement supérieur ? Combien ces expériences sont-elles similaires ou différentes de celles des établissements dont ils supervisent les politiques ? Ont-ils des enfants qui fréquentent actuellement le système scolaire ou qui l’ont fréquenté par le passé ? Comment ses expériences parentales influencent-elles leurs opinions ? Et quelle est la perception qu’a le responsable politique ou le décideur de la situation au cœur des propositions politiques ?
Plus important encore, les professionnels de l’éducation devraient mettre en valeur des histoires vécues lors de leurs discussions afin d’illustrer l’impact humain de leurs propositions politiques. Pourquoi recourir à l’anecdote ? Les responsables politiques et autres décideurs ne se souviendront probablement pas des détails d’une proposition politique. En revanche, ils sont plus susceptibles de retenir une anecdote captivante qui résume l’essentiel d’une proposition et de la relayer à d’autres.
5. Toujours terminer par une « demande ».
Les politiques ne changent pas d’un seul coup, et les professionnels de l’éducation devraient éviter le piège qui consiste à vouloir apporter des améliorations durables grâce à une rencontre « exceptionnelle » avec un législateur ou à une seule présentation bien accueillie devant un groupe. Le changement politique résulte plutôt de nombreuses petites « demandes » adressées aux responsables politiques et aux décideurs, qui s’accumulent et prennent leur essor au fil du temps.
Ainsi, lorsqu’ils présentent leurs propositions et les travaux de recherche qui les appuient, les professionnels de l’éducation devraient conclure leurs échanges avec les responsables politiques et les décideurs par une « demande ». Cette « demande » n’a pas besoin d’être ambitieuse, mais elle devrait être précise et il devrait s’agir d’une question fermée admettant des réponses en oui-ou-non. En voici quelques exemples :
Pouvez-vous me présenter quelqu’un avec qui je pourrais discuter de mon travail ?
Me ferez-vous l’honneur de venir assister à une réunion ou de visiter mon établissement ou mon programme ?
Allez-vous transmettre ma proposition à une personne en particulier ?
Mettre ces suggestions en pratique.
En tant qu’acteurs en herbe du changement, nous pensons souvent que nos grandes idées finiront par « s’infiltrer » naturellement dans l’élaboration des politiques grâce à leur propre valeur. Nos idées sont bien étayées et ancrées dans la pratique — qui ne voudrait pas les adopter ? Or, les recherches sur l’élaboration des politiques montrent que ce modèle de diffusion ne fonctionne pas. Les idées ne se propagent pas d’elles-mêmes. Elles doivent être portées par des personnes. Les lobbyistes, dont le métier consiste à influencer les politiques, le comprennent parfaitement, même si nous, professionnels de l’éducation, ne le comprenons pas toujours.
Pour illustrer comment les professionnels de l’éducation pourraient renforcer leur approche en matière d’élaboration des politiques, il suffit de se pencher sur les efforts déployés par notre propre département ici, à l’Université Concordia. Nous étions fiers de notre réaction face au projet de loi 21 du gouvernement québécois, un texte qui (entre autres) interdit aux futurs enseignants en formation de porter des symboles religieux lors de leurs stages et plus tard lorsqu’ils seront en fonction. Nous avons tenu plusieurs réunions pour coordonner nos actions, nous avons publié une déclaration publique mûrement réfléchie expliquant notre opposition au projet de loi, et nous avons mené plusieurs autres actions coordonnées. Nous pensions avoir fait du bon travail pour tenter d’avoir un impact.
Mais lorsque nous avons demandé à David Garcia d’examiner nos efforts lors de sa visite, nous avons dû nous rendre à l’évidence. Il a entièrement remanié notre déclaration, la rendant bien plus attrayante et lisible. Par exemple, nous avions commencé par un résumé de notre position :
« Nous affirmons notre opposition totale au projet de loi 21. »
La version alternative de la déclaration suggérée par Garcia commençait par un problème concret et spécifique :
« Le projet de loi 21 va faire fuir les personnes compétentes des salles de classe. »
Notre version commençait par une condamnation (qui a peu de chances de rallier des partisans parmi les législateurs qui ont voté massivement en faveur du projet de loi) et était en outre trop verbeuse. En revanche, la version de Garcia commençait par l’énoncé d’un problème — un problème qui préoccupait fortement un gouvernement confronté à une pénurie d’enseignants qualifiés (environ 25 % de l’ensemble des enseignants ne possédaient pas de brevet). Sa version était également facile à lire et séparait chaque argument par une section en gras.
Garcia a également relevé que nous avions rempli notre déclaration de citations tirées de la Charte des droits et libertés, ainsi que du programme scolaire québécois. Il les a remplacées par une citation à laquelle tout le monde peut s’identifier :
« Il n’est pas nécessaire de priver les gens de leurs symboles religieux pour qu’ils deviennent de bons enseignants. »
Ses révisions nous ont donné à réfléchir ; elles nous ont montré comment nous aurions pu rendre notre déclaration bien plus efficace.
Si nous voulons influencer les politiques en tant que professionnels de l’éducation, nous devons examiner de près nos propres stratégies pour y parvenir et, comme M. Garcia l’a montré à notre département, concentrer nos efforts sur l’influence des décideurs en utilisant des termes qui les convainquent et leur témoignent du respect, plutôt que de nous contenter d’exposer notre point de vue. Nous reconnaissons que les cinq stratégies que nous avons énumérées ci-dessus ne sont pas toujours faciles à adopter. Mais formuler des propositions politiques qui mènent à de véritables changements exige d’établir des liens avec les responsables politiques et autres décideurs, d’aborder les défis sociaux tels qu’ils les perçoivent, et de mobiliser notre expertise pour présenter des propositions utiles et crédibles.