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Quand les enseignants déboulonnent les mythes à propos de l’engagement civique

La promotion de l’engagement civique a longtemps été considérée comme un objectif important des systèmes d’éducation publics dans le monde démocratique, y compris au Canada. Cela dit, les degrés d’engagement citoyen chez les jeunes sont, depuis un certain temps, un enjeu constant dans les milieux universitaires, dans les politiques publiques comme dans la littérature spécialisée (p. ex. Sears & Hyslop-Margison, 2007; Max Bell Foundation). On dit souvent de l’engagement des jeunes qu’il est en crise, en raison, par exemple, des taux de participation aux élections qui connaissent un déclin spectaculaire. Comme le montrent les scénarios qui suivent, tout n’est pas perdu. Des enseignants et enseignantes particulièrement efficaces parviennent, dans leurs classes, à mobiliser les jeunes à des enjeux civiques, et ce, en s’attaquant aux mythes persistants à propos de la formation civique et en établissant un lien entre la politique officielle et la participation à des actions communautaires et à divers groupes de la société civile. Nous pouvons apprendre beaucoup de ces éducateurs et éducatrices.   

Scénario 1 

En 2005 et en 2006, des élèves en sciences politiques de l’école secondaire Leo Hayes de Fredericton ont collaboré avec Andy Scott, leur député, pour l’élaboration et la préparation d’une motion d’initiative parlementaire à la Chambre des communes. Cette motion demandait au gouvernement fédéral de chapeauter la création d’une stratégie nationale sur l’autisme afin de veiller à ce que les personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme et leur famille reçoivent le soutien dont elles ont besoin dans le cadre des régimes provinciaux d’assurance maladie. Cette démarche a exigé du temps et s’est heurtée à divers obstacles, notamment le passage d’Andy Scott du parti au pouvoir à l’opposition, la réticence de certains députés à adopter la motion, car ceux-ci considéraient qu’il s’agissait d’une question de compétence provinciale, et le départ des élèves parce que l’année scolaire se terminait. Malgré ces difficultés, les élèves ont tenu bon. Les diplômés sont revenus pour aider la nouvelle classe à prendre en charge la campagne, et donner un coup de main aux nouveaux élèves qui mettaient sur pied une campagne de lobbying par courriel à l’intention des députés. En décembre 2006, la Chambre a approuvé la motion, ce qui est très rare pour une motion d’initiative parlementaire, avec un vote de 231 contre 45 (Daily Gleaner, 2006).    

Scénario 2 

En 2008, les élèves d’une classe de 6e année de l’école York à Toronto ont été déçus de la réponse timide du conseil municipal concernant les problèmes environnementaux causés par les sacs de plastique mis aux ordures. La Ville a proposé « la mise en place d’une réduction de 10 sous pour chaque sac de plastique qu’un client refuse », ce que les élèves ont jugé totalement inadéquat. Selon l’un de ces jeunes, il s’agissait là d’un bon point de départ, « mais bannir les sacs de plastique aurait plus d’impact et c’est ce dont nous avons besoin ». Les élèves ont étudié les arguments fournis par le conseil municipal et les contre-arguments des associations d’entreprises qui s’opposaient à tout changement à la politique, puis ont fait part de leurs inquiétudes lors d’une réunion du conseil municipal (Gray, 2008).   

Scénario 3 

En 2017, la Ville de Halifax était aux prises avec une controverse persistante concernant une statue du gouverneur de la colonie Edward Cornwallis, installée bien en vue dans un parc du centre-ville. Pendant des années, la population micmaque et ses alliés ont demandé le retrait de cette statue en raison de l’oppression manifestée par Edward Cornwallis à l’égard des populations autochtones dans la colonie de la Nouvelle-Écosse. D’autres personnes estimaient que le retrait de cette statue revenait à renier un pan important de l’histoire de la province. La Ville a finalement mis sur pied un comité consultatif spécial chargé de donner un avis sur la statue et, plus largement, sur la commémoration de l’histoire autochtone. Un groupe d’élèves de la 6e à la 8e année de la vallée d’Annapolis s’est alors mis au travail pour étudier la question et est revenu avec une proposition détaillée à l’intention du comité. Un dirigeant autochtone a qualifié le travail de ces jeunes de « fantastique », et a dit qu’il s’agissait exactement du type de collaboration et de dialogue dont on avait besoin (Corfu, 2018).    

Ces trois scénarios montrent le potentiel dont disposent les écoles pour développer un engagement citoyen éclairé et efficace chez les jeunes. Malheureusement, de telles expériences ne sont pas aussi courantes qu’elles pourraient l’être.   

En 2023, l’organisme de bienfaisance CIVIX, qui offre des programmes en éducation civique, des ressources en la matière et de la formation pour le personnel enseignant de la maternelle à la 12e année, a publié les résultats d’une enquête nationale réalisée auprès de membres du corps enseignant qui révélait que « l’éducation civique est confrontée à de graves problèmes systémiques à travers tout le pays » (CIVIX, 2024). Le rapport issu de cette enquête soutient qu’une réforme est nécessaire, mais qu’elle est entravée par un certain nombre de facteurs comme la priorité insuffisante accordée aux curriculums liés à l’action civique, le peu de possibilités de formation dans ce domaine pour les enseignants en devenir ou en exercice, et le manque de ressources de qualité. La réforme se bute aussi à plusieurs mythes persistants sur ce qui fait l’efficacité de l’éducation civique. À partir des exemples cités en préambule, nous nous pencherons sur ces mythes et nous mettrons en évidence les moyens concrets utilisés par les enseignants et enseignantes concernés pour inciter leurs élèves à s’impliquer davantage sur le plan civique.  

Mythe : être un bon citoyen, c’est faire preuve de gentillesse et s’intégrer. Dans un texte publié il y a 20 ans dans une publication d’ÉdCan, Ken Osborne affirmait que l’un des problèmes de l’éducation civique est que celle-ci est dépolitisée. Elle traite désormais de personnes gentilles qui font de jolies choses au lieu de porter sur un engagement sérieux à l’égard d’enjeux parfois difficiles. Nous avons, affirmait-il, « assimilé le fait d’être un bon citoyen à celui d’être une bonne personne » [traduction] (Osborn, 2005). Nous croyons en la civilité, mais être « civilisé » ne veut pas dire qu’il faut céder devant toute opposition. Exprimer sa civilité est parfaitement compatible avec le fait de travailler avec acharnement et persévérance pour les choses en lesquelles on croit. Dans le cadre de leurs pressions pour l’élimination des sacs de plastique à Toronto, les élèves de l’école York se sont butés aux contre-arguments cinglants des représentants de l’industrie des plastiques et d’autres personnes qui affirmaient que leurs propositions « naïves » entraîneraient des coûts faramineux et menaceraient des emplois. Leur enseignante ne les a nullement protégés de ces critiques et ne leur a pas non plus suggéré de baisser les bras. Elle les a incités à se mobiliser, à réfléchir aux arguments présentés, et les a aidés à formuler des réponses, favorisant ainsi leur participation au domaine souvent contesté de l’espace civique.  

Mythe : L’engagement citoyen se développe mieux par des simulations. Récemment, deux d’entre nous ont assisté à un « sommet » national sur l’amélioration de l’éducation et, dans le cadre de cet événement, nous avons joint un sous-groupe axé sur l’éducation civique. L’une des recommandations stratégiques suggérées était de rendre obligatoires les activités de « parlement jeunesse» et les simulations des Nations Unies. Au fil des ans, ces simulations ont permis à plusieurs élèves d’acquérir des connaissances et de se mobiliser, mais nous devons quand même formuler deux mises en garde. En premier lieu, comme le précisent clairement les critères de sélection du parlement jeunesse à l’Assemblée législative de l’Ontario, ces programmes sont souvent réservés aux élèves qui, selon les autorités scolaires, ont les meilleures notes, se distinguent par leur engagement communautaire et ont un dossier disciplinaire irréprochable (Assemblée législative de l’Ontario). En d’autres termes, on cherche à recruter les « meilleurs citoyens » et à les rendre encore meilleurs, alors que les autres élèves sont écartés même s’ils ont un vif intérêt pour ce type d’exercice et qu’ils sont aptes à y prendre part. Le vote étudiant, une simulation au cœur du travail qu’accomplit l’organisme CIVIX, vise à faire participer les élèves de plusieurs niveaux du réseau public d’éducation, et cette inclusivité est essentielle.    

Deuxièmement, comme le montrent clairement les exemples au début de cet article, outre les simulations, il existe de nombreuses possibilités sur les plans local, provincial, national et international pour mobiliser les élèves et susciter leur participation à des dilemmes civiques concrets. L’un des clichés que nous détestons est que « les jeunes sont les citoyens de demain ». Aucun des membres du corps enseignant dans les exemples précédents n’adhère à cette affirmation; ces personnes croient plutôt que les jeunes sont les citoyens d’aujourd’hui et enseignent dans cette optique.   

Mythe : La citoyenneté existe uniquement dans le cadre de la politique publique. Souvent, les programmes scolaires d’éducation civique se concentrent presque exclusivement sur le domaine de la politique : le droit de vote, le fonctionnement des corps législatifs, la participation à des partis politiques. Le problème est que la plupart des gens ne joindront jamais un parti politique ou ne se présenteront jamais à une élection. D’un autre côté, comme le souligne un récent rapport de l’OCDE, « Face à la diversité croissante des formes d’expression citoyenne, les processus démocratiques traditionnels doivent néanmoins s’adapter ». (OCDE, 2025). Cela ne veut pas dire que le monde de la politique publique importe moins, mais il est souvent enseigné séparément des enjeux qui touchent les élèves et leurs communautés, ce qui ne devrait pas être le cas. Les élèves de l’école York ont commencé par une question qui les préoccupait. Pendant qu’ils participaient à une campagne communautaire pour s’attaquer au problème, ils ont pu apprendre beaucoup sur d’autres groupes de la société civile qui s’intéressent à cette question, sur le palier de gouvernement qui en est le plus responsable et sur le fonctionnement du conseil municipal quand vient le temps d’élaborer des politiques et des règlements.       

Mythe : Il vaut mieux enseigner l’éducation civique au secondaire, alors que les jeunes arrivent à l’âge de voter. Les inquiétudes concernant le déclin de l’engagement civique apparaissent souvent parce que des rapports font part de baisses du taux de participation aux élections, surtout chez les jeunes. Le sentiment de crise entourant le vote fait souvent en sorte que l’on propose et que l’on met en place des cours d’éducation civique dans les écoles secondaires. Il s’agit du simple gros bon sens; l’argument veut que si vous leur enseignez cette matière alors qu’ils ont 16 ou 17 ans, ils seront prêts à voter à 18 ans. Voilà qui pose deux problèmes. Premièrement, de nombreuses données probantes issues de la recherche partout dans le monde indiquent que les structures civiques des jeunes personnes, y compris leur intention de s’engager dans des activités telles que le vote, la politique ou d’autres aspects de la vie citoyenne, sont déjà bien ancrées à la jeune adolescence. Les programmes créés et offerts par CIVIX, notamment ceux sur le vote étudiant, reconnaissent l’importance de favoriser dès le plus jeune âge les connaissances et les dispositions civiques, et de le faire régulièrement, en fournissant de la documentation destinée à susciter l’engagement des élèves de la 4e année jusqu’au secondaire. Deuxièmement, la recherche indique clairement que « même les élèves du primaire s’intéressent à un éventail beaucoup plus large de contenu en sciences sociales que le pensent de nombreux éducateurs » [traduction] (Brophy & Alleman, 2005, p. 433). À l’école secondaire, il est tout simplement trop tard pour commencer. Les jeunes de l’école intermédiaire de la vallée d’Annapolis étaient très intéressés aux discussions entourant la statue du général Cornwallis, et leur enseignante était convaincue qu’avec son aide, ces jeunes pourraient contribuer substantiellement aux discussions de la commission désignée pour formuler des recommandations. Et c’est ce qui s’est produit.       

Les membres du corps enseignant mentionnés dans les scénarios ci-dessus ne se sont pas arrêtés aux mythes civiques, estimant que leurs élèves sont trop jeunes, ignorants, naïfs et incapables de s’impliquer dans la vie citoyenne. Ils ont utilisé les approches pédagogiques décrites ci-dessous pour stimuler une action civique engagée, informée et efficace qui a changé la donne tant dans sur le plan de l’apprentissage des jeunes que dans les collectivités où ils sont citoyens.      

Les enseignants qui déboulonnent les mythes à propos de l’éducation civique : 

  • renforcent la résilience civique chez les élèves en les exposant et en les préparant aux négociations parfois intenses propres à la vie démocratique; 
  • faire participer leurs élèves à des exemples pertinents d’enjeux civiques qui ont des répercussions dans leur collectivité, dans leur pays et dans le monde;  
  • reconnaissent que la citoyenneté est pour tout le monde et n’est pas réservée à une élite, en créant des possibilités pour tous les élèves de participer aux discussions et à l’action sur les processus et les enjeux civiques;    
  • offrent des possibilités d’étudier l’action civique dans les domaines de la société civile, de l’action communautaire, du bénévolat et de la politique;   
  • reconnaissent que si le droit de vote est conditionnel à l’âge d’une personne, ce n’est pas le cas de la citoyenneté; ils font participer des enfants de tous âges à des enjeux importants pour eux et pour les endroits où ils vivent.     

S’il est important d’accorder une priorité accrue à l’éducation civique dans les écoles, de réformer les curriculums et de fournir des ressources, ces exemples démontrent que la clé du succès en matière d’éducation civique, comme dans d’autres domaines, réside dans un enseignement efficace.  

 

Questions pour poursuivre la réflexion 

  • Parmi les mythes en matière d’éducation civique proposés dans cet article, lesquels avez-vous observés (explicitement ou implicitement) dans votre propre contexte pédagogique? Comment pourriez-vous commencer à remettre en question ces mythes ou à y remédier dans le cadre de votre pratique? 
  • Les auteurs affirment que l’éducation à la citoyenneté devrait commencer bien avant le secondaire et devrait inclure tous les élèves, et pas uniquement « les meilleurs ». Comment pourriez-vous concevoir des possibilités d’apprentissage civique qui susciteraient la participation des élèves plus jeunes et incluraient ceux qui sont souvent négligés ou exclus?   
  • L’article souligne l’importance de faire participer les élèves à des enjeux civiques authentiques au lieu de se cantonner uniquement aux simulations. Sur quels enjeux civiques concrets vos élèves pourraient-ils se pencher ou agir sur la scène locale? Comment pourriez-vous les soutenir et les aider à cheminer à travers la controverse et l’opposition? 
  • Les auteurs insistent sur la préparation des élèves à l’intensité des négociations propres à la vie démocratique. Quelles stratégies pourriez-vous utiliser pour aider les élèves à réagir de manière constructive aux désaccords, à la critique ou aux revers, tout en maintenant leur engagement civique?   

 

Références 

Brophy, J. & Alleman, J. (2006). Children’s thinking about cultural universals. Lawrence Erlbaum Associates. 

CIVIX. (22 janvier 2024January 22) Un nouveau rapport de CIVIX révèle que l’éducation civique est confrontée à de graves problèmes systémiques à travers tout le pays. https://civix.ca/fr/education-civique-au-second-plan/. 

Corfu, N. (2018) Kids propose solution to Cornwallis Statue woes. CBC News. http://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/edward-cornwallis-statue-halifax-park-students-solution-1.4483005. 

Ottawa backs Leo Hayes students’ autism motion. (2006, December 6). Daily Gleaner. Fredericton, N.B., Canada.  

Gray, J. (2008, November 12) Students call for ban on plastic bags. The Globe and Mail. Toronto, Ont., Canada 

Assemblée législative de l’Ontario. (n.d.) Exigences et critères d’admissibilité https://www.ola.org/fr/visiter-apprendre/programmes/parlement-simule-secondaire/exigences-criteres-dadmissibilite. 

Fondation Max Bell (2025). L’engagement civique des jeunes au Canada. Une étude en trois parties. Max Bell Foundation. https://www.maxbell.org/wp-content/uploads/2025/07/Youth-Civic-Engagement-in-Canada-A-Study-in-Three-Parts-FRENCH.pdf. 

OCDE. (22 janvier 2025). Les grandes mutations qui transforment l’éducation 2025. https://www.oecd.org/fr/publications/les-grandes-mutations-qui-transforment-l-education-2025_6ff082ac-fr.html. 

Osborne, K. (2005) Political and citizenship education: Teaching for civic engagement,” Education Canada 45(1): 13–16. 

Sears, A. & Hyslop-Margison, E. (2007). Crisis as a vehicle for educational reform: The case of citizenship education.” Journal of Educational Thought 41(1): 43–62. 

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Rob Blanchard

Dr. Alan Sears

Professor, Faculty of Education, University of New Brunswick

Alan Sears is a professor in the Faculty of Education at the University of New Brunswick. His research interests are in civic education, history education, and teacher education.

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Carla L. Peck, PhD, is Associate Professor of Social Studies Education in the Department of Elementary Education at the University of Alberta. Investigations into diversity, identity, history and citi...

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