Les politiques d’interdiction des téléphones dans les écoles sont en place. Il est temps de les faire respecter.
Un après l’introduction par les Provinces de restrictions concernant l’utilisation de téléphones par les élèves, ce qui fonctionne est de plus en plus évident : des politiques « du début à la fin de la journée scolaire », communiquées clairement et appliquées de façon cohérente.
À l’automne 2024, chaque Province canadienne (en anglais) avait mis en place certaines restrictions concernant l’utilisation des appareils personnels à l’école. Les raisons invoquées étaient les mêmes partout : des préoccupations croissantes au sujet de la distraction et des répercussions sur l’apprentissage, la détérioration du bien-être des élèves et l’érosion de la culture scolaire. Les politiques provinciales ont établi des attentes fondamentales similaires d’un océan à l’autre : les téléphones doivent être éteints et rangés pendant les heures de classe. Mais comment cela se passe-t-il?
Notre équipe à The Dais a passé la dernière année à se pencher sur la question. Un sondage national sur les attitudes du public a révélé que les Canadiennes et les Canadiens se déclarent très largement (81 %) en faveur des restrictions relatives à l’utilisation des téléphones en milieu scolaire – et en faveur de politiques plus fermes comme des restrictions « du début à la fin de la journée scolaire ». Toutefois, seulement 37 % des personnes interrogées croient que les politiques d’interdiction des téléphones sont efficaces. Les tables rondes que nous avons organisées dans les dix provinces – auxquelles ont participé plus de 150 membres du personnel éducateur et de l’administration des conseils, commissions et districts scolaires, parents, chercheuses et chercheurs et responsables d’organismes communautaires – et d’autres données recueillies à ce jour suggèrent une conclusion similaire : les nouvelles politiques en matière d’utilisation des téléphones sont une bonne initiative, mais il s’est révélé difficile de traduire ces directives ministérielles ou scolaires en pratiques efficaces et cohérentes en classe.
Arguments en faveur de l’interdiction des téléphones en milieu scolaire
Les raisons qui justifient la restriction de l’utilisation des téléphones pendant la journée scolaire sont bien établies. Des études montrent que l’utilisation non réglementée des téléphones intelligents nuit au rendement scolaire et contribue à l’anxiété et à la dépression chez les adolescents. Le personnel enseignant et les parents reconnaissent de plus en plus ces tendances, tout comme de nombreux élèves eux-mêmes. La mise en place rapide de politiques de restriction de l’utilisation des téléphones dans tout le pays a répondu au consensus croissant, chez le personnel éducateur et dans l’opinion publique, selon lequel les écoles ne peuvent pas attendre des conditions parfaites pour agir.
Pourtant, pour les responsables des politiques en matière d’éducation, la forme et la conception des politiques de restriction de l’utilisation des téléphones sont importantes, tout comme la manière dont elles sont mises en œuvre et appliquées par les conseils, commissions ou districts scolaires, au sein des écoles et par le personnel enseignant en classe. En bref, pour réussir, il faut comprendre « ce qui fonctionne ».
Ce que nous avons appris pendant la première année
Les objectifs généraux et les attentes pour les lignes directrices provinciales relatives à l’utilisation des téléphones semblent comparables et simples, mais, en pratique, leur mise en œuvre est inégale, exigeante en main-d’œuvre et dépend fortement de chaque membre du personnel enseignant et de l’administration scolaire. Quatre thèmes se sont dégagés : le dilemme de la mise en application, un paradoxe technologique, le rôle limité de la voix des élèves et des préoccupations en matière d’équité liées aux politiques uniformisées.
- Le dilemme de la mise en application
La mise en application est la difficulté la plus visible et la plus immédiate. Les politiques provinciales établissent des attentes larges – les téléphones doivent être « éteints ou en mode silencieux et hors de vue » –, mais offrent peu de conseils sur la façon de mettre cela en pratique. Il en résulte une grande incohérence. Certaines écoles exigent que les élèves placent leurs téléphones dans un espace de rangement prévu à cet effet à l’avant de la classe. D’autres demandent aux élèves de garder leurs appareils dans leurs sacs à dos ou dans leur casier personnel. D’autres encore comptent sur les élèves pour garder leurs téléphones dans leurs poches, techniquement hors de vue, mais facilement accessibles.
Même au sein d’une même école, les pratiques peuvent varier d’une classe à l’autre. Un enseignant peut utiliser un système avec boîte de rangement alors qu’une autre pourrait s’attendre à ce que les élèves s’autorégulent. Cette incohérence crée une confusion chez les élèves et mine la crédibilité de la politique. Quand les règles changent en fonction de la classe, il devient difficile de les faire respecter. Une étude suédoise (en anglais) a illustré cette tension : les politiques qui exigent la collecte des appareils au début du cours ont échoué parce que le processus était fastidieux et provoquait des tensions entre le personnel enseignant et les élèves et parce que les exceptions se multipliaient, en raison de l’utilisation déjà répondue des téléphones dans les activités d’apprentissage en classe.
Le fardeau de la mise en application repose lourdement sur le personnel enseignant, qui doit surveiller le respect des règles en plus de veiller à leurs autres responsabilités. Les personnes qui ont participé à la table ronde ont décrit cela comme une fatigue liée à la mise en application : l’épuisement causé par une vigilance constante, par le fait d’être positionnés comme des surveillants plutôt que comme des éducateurs. Sans un suivi systématique pour déterminer quelles approches fonctionnent, les écoles improvisent de manière isolée, incapables d’apprendre les unes des autres de manière coordonnée.
- Le paradoxe technologique
L’intégration technologique constitue un autre défi. Au cours de la dernière décennie, de nombreuses écoles ont mis en place des pratiques pédagogiques axées sur les appareils personnels des élèves. Aussi récemment que 2019, 69 % des directrices et directeurs d’écoles secondaires en Ontario (en anglais) ont déclaré utiliser un modèle « Apportez vos appareils personnels ». Le personnel enseignant concevait les cours en assumant que les élèves disposeraient de téléphones ou de tablettes pour effectuer des recherches, collaborer et se faire évaluer. Certaines écoles ont peu investi dans des laboratoires informatiques ou des ensembles d’appareils en classe, préférant se fier sur les appareils personnels.
Les restrictions concernant l’utilisation des téléphones ont perturbé ces pratiques, souvent sans soutien adéquat pour des approches alternatives. Le personnel enseignant, habitué à ces outils numériques pour les évaluations formatives ou le travail d’équipe, a dû rapidement repenser les cours. Dans les écoles où les ressources sont insuffisantes, l’absence d’infrastructures de remplacement crée des inégalités entre les écoles plus riches, qui peuvent acheter des ensembles d’appareils, et celles qui ne le peuvent pas. Les restrictions en soi ne sont pas nécessairement mauvaises, mais l’hypothèse selon laquelle les écoles pourraient s’adapter aisément sans soutien pédagogique et infrastructurel était optimiste.
- L’absence de la voix des élèves
La voix des élèves a largement été absente tant de l’élaboration que de la mise en œuvre des politiques. Presque toutes les politiques provinciales ont été conçues sans une consultation systématique des élèves, et leur mise en œuvre dans les écoles s’est souvent déroulée de la même manière. Les tables rondes ont invariablement montré que les écoles qui faisaient participer les élèves dès le début bénéficiaient d’une meilleure adhésion et d’un respect plus durable des règles. Les élèves ne sont pas de simples sujets des politiques; ils gèrent les pressions sociales et développementales liées à la technologie d’une manière que les adultes ne comprennent pas toujours pleinement. Quand les élèves se sentent exclus des décisions qui influencent directement leur expérience quotidienne, leur résistance augmente.
- Quand une solution unique ne convient pas à tout le monde
Les questions d’équité compliquent également la mise en œuvre. La plupart des politiques provinciales prévoient des exceptions pour les besoins médicaux ou d’accessibilité, comme les glucomètres pour les élèves diabétiques ou les applications de lecture d’écran pour les élèves ayant une déficience visuelle. Ces exceptions sont relativement faciles à mettre en œuvre, même si les processus varient considérablement d’une école à l’autre.
Les situations dans lesquelles des élèves ont des responsabilités en tant qu’aidant familial, un emploi à temps partiel ou des besoins de communication avec leur famille sont plus difficiles à gérer. Une ou un élève qui est le principal locuteur anglais ou français dans son foyer peut avoir besoin de gérer des communications essentielles pendant la journée scolaire. Un élève qui a un emploi occasionnel peut avoir besoin de confirmer ses heures de travail. Il ne s’agit pas de cas exceptionnels, mais de réalités pour de nombre d’élèves, en particulier celles et ceux issus de familles nouvellement arrivées ou de milieux défavorisés sur le plan économique. Les politiques qui ne tiennent pas compte de ces circonstances risquent d’aggraver les inégalités. Les écoles doivent disposer de l’autorité et de la confiance nécessaires pour accorder des exceptions en fonction de leur jugement professionnel, sans exiger des élèves qu’ils divulguent des renseignements personnels de manière stigmatisante.
Leçons tirées des premiers succès
Malgré ces défis, de nombreuses écoles ont réalisé des progrès significatifs. Leurs expériences constituent des leçons pour celles qui rencontrent des obstacles similaires dans la mise en œuvre.
Les écoles qui ont connu du succès avec leurs politiques en matière d’utilisation des téléphones ont tiré des leçons communes : des politiques fermes, des attentes claires, une mise en application cohérente et une attention particulière accordée au bien-être des élèves plutôt qu’aux sanctions. Les écoles qui font participer leur personnel dès le départ pour élaborer conjointement des politiques, communiquent de manière transparente avec les parents et mettent en place des systèmes de suivi communs ont fait état d’une mise en œuvre plus fluide et d’un meilleur respect des règles. Ces écoles ne se sont pas contentées de mettre en œuvre une politique, elles ont travaillé à créer une culture autour d’elle.
Des politiques scolaires transparentes avec des attentes claires
Chaque école devrait élaborer une politique écrite concise sur l’utilisation des téléphones, adaptée à son contexte et conforme aux règles du conseil, de la commission ou du district scolaire et de la Province. Les politiques les plus efficaces sont suffisamment claires pour que les élèves puissent les expliquer en une phrase et suffisamment précises pour que le personnel réagisse de la même manière lorsque les attentes ne sont pas respectées. Elles sont formulées de manière positive – ranger les téléphones pour pouvoir se concentrer, être ensemble et rester en sécurité – et sont élaborées conjointement avec le personnel, les élèves et les familles afin que chacune ou chacun se reconnaisse dans la politique plutôt que de la percevoir comme une simple contrainte. L’objectif est de renforcer la culture scolaire, et non de mettre en place un nouveau système de surveillance ou de sanction.
Les écoles doivent également choisir un modèle d’application qui correspond à leur approche pédagogique et aux capacités de leur personnel. Même s’il y aura toujours des variations en fonction du contexte, nos engagements indiquent une tendance claire : les modèles « du début à la fin de la journée scolaire » – dans lesquels les téléphones sont rangés pendant toute la journée d’enseignement, sauf exceptions définies – sont plus susceptibles d’être durables. Ils simplifient la mise en application des règles pour le personnel enseignant, réduisent les négociations quotidiennes avec les élèves et correspondent à ce que la plupart des familles attendent lorsqu’elles envoient leurs enfants à l’école.
Faire participer les élèves dès le début et souvent
Quand les restrictions ont été bien mises en œuvre, les effets sont visibles. Les membres du personnel éducateur qui ont participé aux tables rondes ont décrit des couloirs et des cafétérias plus interactifs, où les élèves discutent entre elles et eux entre les classes plutôt que de regarder leurs appareils. Le personnel enseignant a signalé une meilleure participation aux travaux de groupe et aux activités parascolaires. Les changements peuvent sembler modestes (les élèves sont tout simplement présents), mais leur effet cumulatif sur la culture de la classe peut être considérable. Notre table ronde a suggéré que ces améliorations étaient souvent plus prononcées dans les écoles qui ont mis en place des restrictions complètes et cohérentes tout au long de la journée scolaire, y compris pendant l’heure du dîner.
Les personnes participantes à la table ronde ont aussi remarqué une diminution des incidents de cyberharcèlement qui se propageaient pendant la journée scolaire, moins de conflits liés au fait de filmer et de publier des vidéos de camarades sans leur consentement et une atmosphère plus calme dans les couloirs et les espaces communs. Quand les téléphones ne sont pas accessibles pendant les pauses, il y a moins de risques que ces dynamiques s’intensifient pendant la journée scolaire. Même les élèves qui résistaient initialement à ces politiques ont montré des signes d’acceptation quand elles et ils en ont compris la raison d’être et en ont eux-mêmes vécu les avantages.
Intégrer les exceptions de manière réfléchie
Il est essentiel d’intégrer les exceptions pour garantir l’équité. Les écoles doivent établir des processus clairs pour trois types d’exceptions : l’utilisation constante et continue pour des besoins médicaux ou d’accessibilité, formalisée à l’aide de plans d’éducation individuels; l’utilisation intermittente et continue pour le travail, le rôle d’aidant familial ou la communication familiale, accordée par l’entremise d’une approbation basée sur la confiance au niveau de l’école; et l’utilisation situationnelle rare pour les urgences ou les décisions urgentes, gérée au cas par cas selon le jugement professionnel. L’objectif n’est pas de créer des failles, mais de garantir que les politiques restent humaines et adaptées.
La communication est essentielle
La communication détermine si les politiques sont bien accueillies ou suscitent du ressentiment. Les écoles devraient consacrer du temps, pendant le perfectionnement professionnel, pour mettre le personnel sur la même page avant le début de l’année scolaire. Les attentes devraient être clairement communiquées aux élèves et aux parents dès le début, puis réitérées régulièrement – après les vacances, les longues fins de semaine ou chaque fois que des rappels sont nécessaires. Faire participer les élèves directement à l’occasion d’assemblées, de groupes consultatifs ou de messages entre pairs aide à mieux faire comprendre les raisons qui motivent ces mesures. La communication avec les parents devrait rester positive, axée sur des objectifs communs plutôt que sur des reproches.
De nombreuses écoles ont constaté que le langage utilisé est important. Parler de « restrictions » plutôt que d’« interdictions » témoigne d’une certaine souplesse et d’un équilibre, ce qui rend la politique moins punitive et plus raisonnable.
Appuyer le personnel enseignant
Il est essentiel d’appuyer le personnel enseignant. Le perfectionnement professionnel doit aborder la gestion des distractions numériques et la conduite de conversations difficiles avec les élèves. Des conversations régulières peuvent aider à résoudre les problèmes liés à la mise en œuvre et à lutter contre la fatigue liée à la mise en application. Les systèmes de suivi partagés, comme le formulaire Google utilisé par une école de la Nouvelle-Écosse, permettent au personnel de cerner des tendances et de signaler les problèmes au besoin. Il faut habiliter le personnel enseignant à accorder des exceptions situationnelles, en se fiant à leur jugement concernant leurs élèves.
En faire une politique vivante
Enfin, les écoles doivent considérer les politiques concernant l’utilisation des téléphones comme des travaux inachevés. Le suivi de la mise en œuvre – infractions par semaine, ajustement continu des conséquences et des exceptions, commentaires des élèves et des parents – permet un perfectionnement continu. Si les infractions répétées se concentrent sur un petit groupe d’élèves, les écoles doivent en rechercher les causes sous-jacentes plutôt que de simplement renforcer les mesures disciplinaires. Si une méthode de rangement particulière se révèle inapplicable, les écoles doivent en essayer une autre. Les politiques efficaces évoluent en fonction des preuves et de l’expérience.
La sécurité en ligne et la littératie numérique sont essentielles aussi
Les restrictions relatives à l’utilisation des téléphones ne suffiront pas à résoudre les défis plus larges auxquels les jeunes font face en matière de technologie. Il est nécessaire de renforcer la réglementation relative à la conception des réseaux sociaux. Une éducation complète en matière de littératie numérique doit se prolonger à l’extérieur des écoles, dans les foyers et les communautés. Les adultes doivent montrer l’exemple en entretenant des relations plus saines avec la technologie.
La suite
Tandis que les écoles canadiennes entament leur deuxième année de politiques de restriction relative à l’utilisation des téléphones, le débat fondamental est en grande partie réglé. La plupart des systèmes ont désormais des politiques écrites; ce qui varie, c’est la clarté avec laquelle ces politiques sont exprimées, la cohérence avec laquelle elles sont mises en application et le fait qu’elles soient ou non appuyées par la culture de l’école. Pour la suite, il faudra passer de pratiques disparates appliquées en classe à des attentes simples, du début à la fin de la journée scolaire, assorties d’exceptions bien conçues, puis effectuer le travail quotidien consistant à rallier les élèves, les familles et le personnel. Au bout du compte, le travail porte essentiellement sur un changement de culture, et non sur la conformité.
Questions de réflexion
- En réfléchissant à la manière dont votre école ou votre conseil, commission ou district scolaire a mis en œuvre les restrictions relatives à l’utilisation des téléphones cellulaires, qu’est-ce qui a bien fonctionné?
- Comment les idées présentées dans cet article peuvent-elles aider votre école ou votre conseil, commission ou district scolaire à affiner son approche en matière de restrictions relatives à l’utilisation des téléphones cellulaires?