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Se rendre à l’école en avion

Se rendre à l'école en avion

Édith Rousseau est mère de famille, technicienne en tourisme et dégustatrice pour la Fromagerie de L’Ile-aux-Grues. Elle est native du petit village de Saint-Antoine-de-L’Isle-aux-Grues.

Être native du petit village de Saint-Antoine-de-L’Isle-aux-Grues dans Chaudière-Appalaches, c’est s’encrer dans un mode de vie particulier qui ne vous quitte jamais. Je suis née sur une île isolée dans le Saint-Laurent et j’y demeure encore, malgré :

Les défis du quotidien;

Les 250 habitants seulement qui y restent en été et à peine une centaine l’hiver;

Les moyens d’accès difficiles;

Et l’absence d’école depuis plus de 16 ans.

Je me considère chanceuse de faire partie d’une communauté qui célèbre encore la Mi-Carême au mois de mars, qui vit de son agriculture laitière faisant progresser une performante fromagerie artisanale1, et qui transporte par avion ses écoliers vers Montmagny pour leur assurer une scolarité à la Commission scolaire de la Côte-du-Sud.

Ma mère est elle aussi native de l’île et a fréquenté la petite école du village qui offrait les niveaux jusqu’en secondaire 2. Je suis allée dans cette même école durant 2 ans pour ensuite fréquenter la « grande école » construite en 1991 au coût de 1,5 M $, démontrant ainsi une grande confiance sur l’augmentation démographique de l’île par la commission scolaire. Nous étions pratiquement une quarantaine d’élèves dans cette nouvelle « École de la Volière » qui offrait enfin un gymnase digne de ce nom.

Malheureusement, la réalité de l’île n’a pas été à la hauteur des attentes et le nombre d’enfants a drastiquement chuté. En 1995, la fermeture des niveaux secondaires 1 et 2 a résonné comme un choc pour la population. Ceci a obligé les parents à faire un choix important : fermer l’école en offrant un transport aérien vers Montmagny qui s’avérait moins couteux pour la commission scolaire ou conserver l’école et les emplois des enseignants malgré les 12 étudiants du primaire qui demeuraient. C’est ainsi qu’en 1999, 8 ans après la construction de l’école neuve, le comité de parents en collaboration avec la commission scolaire, a décidé de procéder à la fermeture de l’École de la Volière. Les habitants y voyaient la possibilité d’offrir à leurs enfants de meilleurs choix d’activités parascolaires et ainsi augmenter leur réseau social en fréquentant les écoles de Montmagny. C’est la commission scolaire locale qui paie alors les frais de transport, dépense s’avérant moins importante que l’école insulaire.

Avant l’instauration du transport aérien pour les élèves, nous étions obligés de s’exiler très jeunes en ville dans des petits appartements pour avoir accès à l’école. Pour ma part, mes parents ont fait le choix de m’envoyer en pension à Saint-Michel-de-Bellechasse à l’âge de 11 ans. C’était alors un changement radical pour les parents de devoir délaisser leurs enfants afin qu’ils bénéficient d’une scolarité. Heureusement, le milieu insulaire nous a appris qu’il faut travailler fort dans la vie; c’est presque toujours une question de survie. Les valeurs acquises grâce à la débrouillardise sur l’île et le nombre restreint d’élèves dans les classes ont aussi porté fruit puisque les étudiants réussissaient remarquablement bien en arrivant à l’extérieur.

En ce qui me concerne, j’étais seule dans mon degré durant tout mon primaire et je devais souvent suivre le programme de l’année suivante et performer davantage pour faciliter le travail de la maîtresse. Je me donnais ceci comme défi personnel et j’y ai développé des bases solides pour ma carrière par la suite. Après 3 années au pensionnat loin de mon île, le transport par avion m’a permis de revenir chez moi. Au début des années 2000, j’ai donc opté pour la polyvalente Louis-Jacques-Casault de Montmagny pour terminer mon secondaire en retournant chez mes parents chaque soir…à moins qu’une intempérie ne me l’interdise. À ce moment, c’est le Plan B qu’il faut choisir : une tante, une cousine ou une grand-mère en ville nous garde à coucher. Voilà ce qu’implique la vie sur une île! Il s’agissait de contraintes qui sont toujours d’actualité avec les enfants d’aujourd’hui. Trop de brume, verglas, tempête de neige : la compagnie Air Montmagny doit annuler son vol et les enfants sont rapatriés vers un endroit sécuritaire préalablement approuvé par les parents. Heureusement, la débrouillardise est le point fort de notre marmaille.

Pour bien comprendre la particularité de L’Isle-aux-Grues et admettre les obligations de vie s’y rattachant, il faut bien réaliser que ce milieu est totalement isolé par le fleuve et offre des moyens d’accès limités. Le traversier offre les allers-retours selon les marées, d’avril à décembre, et ce n’est qu’en avion que les Gruois et Gruoises atteignent le continent 2 fois par jour en saison hivernale. Nous devons donc s’habituer à calculer nos provisions pour la saison froide et le savoir-faire est de mise en tout temps. L’avion n’a donc pas été un frein au transport scolaire puisque nous étions habitués de l’utiliser. De plus, il faut comprendre que L’Isle-aux-Grues est une destination touristique priviligiée l’été pour les croisiéristes : la région en a fait son produit d’appel, en raison de l’archipel composé de 21 îles. Nous avons alors une industrie touristique en pleine effervescence, durant les vacances estivales. Les habitants ont aussi développé des connaissances spécifiques en agriculture, étant reclus sur une île. Les producteurs ont décidé de former une fromagerie en 1977 pour transformer la totalité du lait produit sur place, ce qui crée une fascinante combinaison entre les maîtres-fromagers d’antan et la culture du terroir local. La fierté des citoyens se traduit par cette usine artisanale qui produit notamment le réputé Riopelle de l’Isle, le Mi-Carême, et plusieurs cheddars. Chaque pôle économique de l’île ainsi développé constitue une authentique boucle d’interdépendance. Nous sommes interpellés par tous les secteurs de la municipalité et l’implication des insulaires est totalement remarquable.

Personnellement, j’ai toujours été attirée par le secteur touristique et c’est dans cette branche que je me suis dirigée pour mon choix de carrière. J’ai un certain amour inconditionnel envers L’Isle-aux-Grues, je l’avoue, et je m’y implique avec passion depuis mon retour d’études collégiales à Mérici (dans la ville de Québec) en 2005. J’ai obtenu mon diplôme de technicienne en tourisme dans le but ultime de développer le tourisme insulaire.

Et bientôt, ce sera mon garçon de 4 ans qui devra lui aussi vivre l’expérience d’aller à l’école en avion. Par la même occasion, il connaîtra les contraintes de l’île qui font son charme!

Recap: Special situations sometimes call for unique solutions: one such example can be found in the small island village of Saint-Antoine-de-L’Isle-aux-Grues, where students must travel by plane to get to school. The author says having to fly has never been a problem for her or her students because they’re so used to it.

Photo : Gracieuseté de l’auteure Édith Rousseau

Première publication dans Éducation Canada, juin 2017


1Pour découvrir notre fromagerie, consulter ce site : www.fromagesileauxgrues.com/nos-fromages/

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Édith Rousseau

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