Grand-Mère Francine Payer

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Apprentissage autochtone, Chemins

Réconciliation ou Réconcilie-Action?

En tant que grand-mère anishanabe, travaillant dans les écoles depuis 2005, je suis souvent invitée à de nombreuses rencontres par différents organismes, tels que le ministère de l’Éducation, les commissions scolaires, d’autres organismes communautaires et plusieurs communautés religieuses qui veulent faire amende honorable en organisant diverses activités dans le cadre de la réconciliation. Mais c’est toujours le même dialogue et c’est difficile de sortir de ce carré et faire entrer tout ce monde dans un cercle. Il est surtout difficile de parler le même langage, le langage du cœur; ils veulent tous aller trop vite.

Mais, qu’est-ce que c’est, la réconciliation? Qu’en est-il de la vérité? Quels gestes devons-nous poser?

La réconciliation doit commencer par une conversation impliquant tous les Canadiens, non seulement les Premiers Peuples, les Métis et les Inuits. C’est l’histoire de tout un pays qui est mis en cause, un pays qui vit dans le mensonge depuis plus de 400 ans. Cette vérité, qui est maintenant publique, n’a rejoint qu’un faible pourcentage de la population; l’ignorance de ce que nous avons vraiment vécu existe toujours. Nos enfants sont encore victimes d’intimidation dans nos cours d’école et même dans les salles de classe. Le mois passé, je visitais une salle de classe avec tous les professeurs d’une école élémentaire lors d’une journée pédagogique et incroyablement, plus de la moitié n’avait jamais entendu parler de la Commission de Vérité et Réconciliation. C’est la vérité, j’en suis restée bouche bée!

Éduquer les élèves, oui! Parler des 94 recommandations, oui! Parler des écoles résidentielles dans les salles de classe, oui! Mais on doit débuter avec les enseignantes et enseignants ainsi que le personnel des commissions scolaires. Il est important de faire venir des aînées/grand-mères et des survivants des écoles résidentielles afin que ces témoins puissent raconter leur histoire. Nous sommes là pour vous aider à mieux comprendre. Penser que vous n’avez pas vraiment besoin de nous, ce n’est pas ça la réconciliation. Et entrent souvent en cause les fameux manques de budgets et de temps!

La réconciliation, nous en sommes très loin, nous n’en sommes maintenant qu’à la phase de la « réconcilie-action ». Nous devons tout mettre en œuvre afin d’éduquer toute une génération d’apprenants, et surtout d’expliquer la vérité à ceux qui croient déjà la connaître simplement parce qu’ils ont lu quelques articles sur le sujet.

En 1996, le Rapport de la Commission royale sur les Premiers Peuples proposait aux Canadiens d’amorcer un processus pancanadien de réconciliation. Bien des recommandations de la Commission royale ont été ignorées par les gouvernements; la majorité d’entre elles n’ont jamais été mises en œuvre. Puisque la Commission de Vérité et Réconciliation a mis fin à ses travaux en 2015, le pays a maintenant une rare deuxième chance de saisir une occasion manquée de réconciliation. La réconciliation, c’est avant tout établir et maintenir une relation de respect.

Où donc commencer?

Tous doivent s’ouvrir les yeux et voir clairement la situation telle qu’elle est. Il y a aujourd’hui plus d’enfants autochtones qui vivent dans des familles d’accueil qu’il n’y a jamais eu d’enfants dans les pensionnats. Nous n’avons toujours pas le droit d’accès aux mêmes services de santé que les Canadiens, aux mêmes services d’éducation; enfin aux mêmes services, un point c’est tout! Dans les réserves, il n’y a pas d’écoles secondaires et nos enfants doivent donc être éduqués en ville, et bien souvent, ils vivent avec des étrangers non autochtones. Ce n’est pas leur choix; c’est le gouvernement qui décide où ils doivent aller.

La Loi sur les Indiens existe toujours; certaines organisations religieuses ont encore une emprise bien ferme dans des réserves autochtones au point même, dans certains cas, d’interdire la pratique de certaines cérémonies, de faire brûler les tentes de sudation et d’effrayer les survivants. (Voir le film Québékoisie, de l’Office national du film.) Oui, une forme de génocide existe aussi : on constate de hauts taux de suicide dans les communautés autochtones, et on peut bien dire que l’alcool et la drogue en sont la cause majeure, mais la véritable cause de suicide dans les communautés, c’est une crise identitaire, une identité qui nous a été volée. Et on veut parler de réconciliation? Les dommages sont tellement grands, les problèmes et la discrimination sont encore bien présents aujourd’hui. On veut imposer la réconciliation sans même savoir que dans nos vies, bien peu a changé, sauf peut-être le fait que nous avons maintenant le droit d’entrer et de sortir des réserves comme on veut, qu’on a maintenant le droit d’aller à l’université et nous avons même le droit d’être représentés par un avocat. Bien sûr, il y a eu des changements mineurs à la Loi sur les Indiens. Et contrairement à la croyance générale, oui, nous devons payer pour aller à l’université, ce n’est pas gratuit pour nous, et oui, nous payons nous aussi des taxes, et non, les réserves ne nous appartiennent pas.

Nous avons été démunis de notre identité pendant des générations et nos jeunes ne savent pas qui ils sont. Nous vivrons un long processus de guérison, mais ce ne sont pas que les Premiers Peuples qui ont besoin de guérison. Tous les Canadiens doivent aussi entamer leur processus de guérison et retrouver leur propre identité. De nombreux Canadiens nous demandent ce qu’ils peuvent faire pour nous aider. Bien honnêtement, nous n’avons pas besoin d’aide. C’est plutôt nous, les Premières Nations, qui pouvons vous aider. Vous aider à prendre soin de notre mère Terre, de notre grand-mère Lune, de notre sœur l’Eau, de nos frères les Arbres afin que vous puissiez aussi retrouver votre identité; la réconciliation débute avec le monde naturel, tout ce qui était ici avant nous. Il est avant tout essentiel de rétablir une relation saine avec votre mère, la Terre et de se réconcilier avec elle. La réconciliation doit aussi être vécue dans nos familles; plus jamais, les mensonges familiaux!

Avant de considérer l’inclusion de la réconciliation dans les curricula et dans les salles de classe, il y a tellement à accomplir. Oui, l’éducation est la clé de la réconciliation, mais l’éducation débute à la maison. Saviez-vous qu’il y a encore plusieurs familles qui n’ont pas dévoilé leur propre identité à leurs enfants par honte, par peur? Il y a des jeunes dans les salles de classe canadiennes qui sont victimes d’abus et de sévices intergénérationnels, et cela depuis plus de 100 ans. Croyez-vous qu’il est vraiment possible de pouvoir régler tout cela en salle de classe? Il doit s’agir d’un travail collectif avec les familles et les communautés. Et surtout, il ne faut pas se considérer comme des libérateurs; ce sont tous les Canadiens qui doivent être engagés dans le processus. Il faut déprogrammer et décoloniser notre façon de penser et surtout sortir de la boîte carrée et entrer dans le cercle.

Tous les jours, il y a des jeunes qui viennent nous voir en nous disant qu’ils viennent tout juste d’apprendre que leur grand-mère ou leur grand-père ont été au pensionnat ou ont été adoptés par une famille blanche, sans jamais savoir d’où ils venaient.

Comment aider les enseignantes et enseignants à éduquer leurs élèves? Comment les instruire?

En leur faisant vivre l’expérience des cérémonies et en les invitant à écouter vraiment avec le cœur ce que nous avons à dire. Pas vraiment ce que le gouvernement a à dire, mais plutôt nos paroles à nous.

Les gouvernements et les instituts religieux ont tenté d’effacer nos croyances, nos connaissances, notre langage, notre culture, notre identité. Mais nous sommes encore ici, nous sommes toujours vivants, nous réapprenons notre langage, nous retrouvons nos cérémonies, nos médecines et graduellement, nous retrouvons peu à peu notre identité. La réconciliation commence à l’intérieur de soi, en se réappropriant notre propre identité et en respectant l’identité de l’autre. Voilà ce qu’est la réconciliation. Ce n’est vraiment pas compliqué, mais sommes-nous prêts à la vivre honnêtement? La vérité, ça peut faire mal!

 

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Photo : Gracieuseté de l’auteure Grand-Mère Francine Payer

Première publication dans Éducation Canada, juin 2018

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Grand-Mère Francine (Aki Songideye Ikwe)

Formatrice

Algonquienne du clan de la tortue, grand-mère et arrière-grand-mère, Grand-mère Francine est gardienne de la sagesse traditionnelle, femme médecin et porteuse de plusieurs cérémonies telles que...

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