Audrey-Maude Jalbert

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Chemins, Diversité

Ma réalité d’élève homosexuelle affichée

« Il faut simplement normaliser la chose »

« Voici mon histoire. Voici les mots qui tentent de faire justice à la tempête d’insécurité de la jeune fille devenant femme, d’une adolescente qui prend ses couleurs. »

« C’est juste une phase »

J’ai 9 ans, je suis en troisième année du primaire. Comme les petits garçons de ma classe, j’ai le béguin pour elle. Depuis longtemps en plus. Elle fait les plus beaux dessins de toute l’école, elle trouve toujours les meilleures idées de jeux, et surtout, elle est capable de faire sourire n’importe qui, n’importe quand. Je m’étais décidée à me lancer dans la lutte pour son cœur, combat que les garçons de ma classe avaient commencé bien avant moi. Je lui ai fait un dessin que j’ai recommencé une dizaine de fois, parce que c’est difficile de mettre ça sur papier, un amour d’enfant. Un matin, j’ai décidé que c’était le grand jour. Je suis arrivée toute gênée à son pupitre et je lui ai tendu mon cadeau. Elle m’a fait un de ces sourires qui réchauffe la poitrine, puis je lui ai demandé si elle voulait être mon amoureuse. Je suis tombée de mon nuage quand mon enseignante s’est dépêchée de me prendre à part. Elle m’a grondée, me disant que ce n’était pas comme ça que ça marchait, qu’une petite fille ne pouvait pas être amoureuse d’une autre petite fille. J’ai 9 ans, je n’ai aucune idée ce qu’est une orientation sexuelle. J’ai juste laissé tomber, et on n’en a plus jamais parlé.

Se découvrir au secondaire

En grandissant, je me suis conditionnée, probablement inconsciemment, à m’imaginer plus tard sortir avec un garçon, parce que c’est ce qu’on avait toujours tenu pour acquis. En commençant le secondaire, la pression de se matcher avec un garçon est arrivée tout d’un coup, comme si c’était devenu une norme du jour au lendemain, et qu’à cet âge-là, ça devait arriver. Même au souper de famille, les « as-tu un p’tit chum? » commençaient à être lourds. En deuxième secondaire, à l’âge de 14 ans, j’ai reçu un message texte d’un gars, me disant qu’il était intéressé. Je n’étais pas très coopérative, mais mes amies l’aimaient et c’était un « bon p’tit gars », selon ma famille. On a fini par s’appeler un couple, et un mois après, il était chez moi, dans ma chambre, beaucoup trop près de moi. Son bras était autour de mes épaules et il enchainait les avances peu subtiles pour qu’on s’embrasse. Embarrassée par ses efforts constants et le malaise dans lequel il nous mettait, j’ai succombé et on s’est embrassé. C’était trop long, on était trop proche. Qu’est-ce que je faisais là? Quand il est parti, je me suis écroulée et j’ai pleuré. Je venais de réaliser que je ne pourrais jamais avoir la vie facile, que je ne pouvais pas me faire vivre ça une fois de plus. La phase de déni était terminée. J’étais homosexuelle.

La peur

Quelques mois après, un évènement a changé ma vie. Le 12 juin 2016, je me suis levée et je suis allée déjeuner comme tous les matins. C’est en passant devant la télévision familiale que j’ai appris la nouvelle. On avait tué des dizaines de personnes à Orlando. Sans avoir un visage, ils avaient été choisis par le terroriste parce qu’ils étaient dans un bar fréquenté par les homosexuels. On disait que c’était l’attentat homophobe le plus meurtrier depuis la Deuxième Guerre mondiale. Je sais que c’était leur donner raison aux terroristes, mais ce matin-là, j’ai eu peur. Si en 2016, la vie des personnes de l’Occident s’identifiant autrement qu’hétérosexuel était compromise, la mienne l’était donc aussi, non? Un article avait été publié où on montrait la photo de chacune des victimes, et ça m’a tellement bouleversée. Ces gens désiraient simplement passer une soirée entre amis dans un endroit où ils étaient convaincus être protégés des jugements. C’est à ce moment-là que mon mépris pour les gens homophobes est né.

Libérée

J’ai passé un peu plus d’un an, seule avec mon secret. Je pense que c’était la bonne chose à faire. Il fallait d’abord que je m’accepte avant de demander aux autres de le faire. Au mois de novembre 2017, ma sœur et moi discutions, et je lui ai alors révélé mon secret. Les mots s’enchainaient et me brulaient la langue; je n’osais même pas la regarder, par peur qu’elle ne m’aime plus. Mais elle m’a simplement souri, et elle m’a questionnée sur le genre de filles que j’aimais. Le poids qui pesait sur mes épaules depuis tout ce temps avait disparu, et j’étais tellement bien. J’étais lesbienne, et maintenant quelqu’un d’autre le savait. Quelques jours plus tard, je l’ai annoncé à mes meilleures amies, qui, elles aussi, m’ont immédiatement acceptée. Puis à d’autres connaissances. Moi qui, autrefois, me sentais faiblir juste à penser au moment où j’aurais à avouer mon intérêt pour les filles, j’avais maintenant envie de le crier sur tous les toits. J’étais celle que j’avais toujours été aux yeux des autres.

J’étais sur mon nuage, tellement qu’un soir j’ai eu le courage de le dire à ma maman. Les autres ayant tous eu une réaction positive, je m’attendais à ce qu’elle le prenne comme ça aussi, c’était plutôt banal qui j’aimais, non? J’ai frappé un mur, tête première. Elle ne s’en est d’ailleurs pas totalement remise, ma tête. Décevoir ses parents parce qu’on ne respecte pas le couvre-feu, c’est une chose, mais les décevoir pour ce que tu es, c’est irréversible. C’est là que j’ai réalisé que la perception de chacun était basée en majeure partie sur leur génération. C’est quelque chose sur quoi j’ai dû travailler, parce que je ne comprenais pas la frustration de ma mère, le malaise de ma tante ou les pleurs de ma grand-mère. Je pense qu’en avouant son orientation sexuelle, il faut être prêt à ces genres de réactions. Elles ne sont pas justifiées, mais elles arrivent. Malgré tout cela, ça s’arrange, l’amour l’emporte toujours.

Au début de l’hiver, j’ai rencontré une jolie fille, très jolie. Jolie de l’extérieur, oui, mais surtout tellement belle de l’intérieur. On se parlait souvent, et un soir, après avoir passé la soirée avec elle, je me suis rendu compte des petits papillons que j’avais dans la poitrine. C’était donc ça, être amoureuse. Elle et moi, on avait quelque chose de particulier, un lien que je ne pouvais pas décrire. Les choses se passent à leur propre vitesse, et un jour, je me suis promenée avec elle dans les corridors de l’école, main dans la main. Je ne pensais pas que c’était un grand geste ni que des gens le remarqueraient. J’ai vite compris que j’avais eu tort en entrant dans mon cours suivant cet évènement anodin. Tous les regards se sont figés sur moi, puis tout le monde s’est mis à chuchoter. Je me suis assise au côté de mon amie, en la questionnant du regard. « Tout le monde nous a vus, ils parlent tous de toi » qu’elle me dit. Panique générale, de la tête aux pieds, littéralement. « Qu’est qu’ils disent, pourquoi jugent-ils, est-ce que devrais-je me justifier? » Ma tête pensait trop fort, j’avais chaud, j’avais la nausée, je regrettais. Je suis allée à la salle de bain me rafraichir le visage, et c’est en voyant mon reflet dans le miroir que tous mes regrets, mes angoisses et ma honte se sont envolés. Je l’aimais cette fille-là, et j’allais le montrer à tout le monde, parce que les couples d’amis hétérosexuels avaient le droit, eux. À la pause de l’après-midi, un gars a ri quand je suis passée devant lui. Je me suis retournée vers lui et j’ai dit ces paroles qui sont aujourd’hui légendaires parmi mes proches : « Toi, ta vie amoureuse? Je te le demande parce que même si on ne s’est pratiquement jamais parlé, la mienne a l’air de beaucoup t’intéresser! » Le gars en question est resté sans le mot, et je suis partie sous les applaudissements de ses amis. Girl Power, je dirais.

Le lendemain midi, je me suis encore promenée main dans la main avec elle, et personne ne nous a même jeté un coup d’œil. C’est probablement parce qu’un autre évènement encore plus croustillant s’était produit dans la vie sociale étudiante, mais j’aime me dire que c’est parce qu’ils avaient compris. Oui, compris qu’une fille et un garçon amoureux d’une personne du même sexe, ça devrait juste être normal. J’entends encore des commentaires subtils de mes proches, et ma famille a encore parfois de la difficulté à accepter mon amoureuse, mais on n’en meurt pas, je vous le promets. Si vous êtes dans la même situation, petits ou grands, n’ayez pas honte de qui vous êtes. Je sais bien que je n’ai que 16 ans et que je ne suis pas une professionnelle en la matière, mais effectivement, il y a des cas où c’est plus difficile. Mais je crois fermement que peu importe ce qu’on est, hommes, femmes, non binaires, transsexuelles, queer, pansexuelles, etc., personne ne peut juger notre identité. C’est un énorme travail, accepter qui on est, je le sais. Mais il le faut, parce que si je ne m’accepte pas moi-même, alors qui le fera, dites-moi?

Pour vous

En discutant avec quelques-uns de mes enseignants, j’ai pu constater que la plupart d’entre eux avaient une grande indifférence au sujet de l’identité sexuelle de leurs élèves. Ils m’expliquaient qu’ils n’avaient jamais vu les performances académiques ou sportives de leurs élèves être influencées par leurs préférences en matière de genre. Par contre, chacun à leurs façons, ils portent une attention particulière aux termes et aux exemples qu’ils donnent devant les classes où il y a des membres de la communauté LGBTQ+. C’est déjà un bon début d’ouverture, mais je crois qu’on devrait modifier nos discours, peu importe les gens à qui on s’adresse. Parce qu’il y a plus de jeunes qui s’interrogent sur leur sexualité qu’on ne le croit et, comme adolescente qui a dû passer par ce chemin, le fait de rendre la chose normale nous donne le sentiment d’avoir le droit d’être qui nous sommes. Donc, si j’avais à m’adresser au personnel des écoles secondaires, je leur demanderais d’ouvrir leurs horizons et d’intégrer les jeunes qui ne se sentent pas à leur place dans la catégorie hétérosexuelle dans la vie étudiante et, qu’il ne suffit plus de seulement les défendre dans les cas d’homophobie.

En outre, faire son comingout au secondaire en 2019, ce n’est pas facile. Plus simple qu’il y a 10 ans, mais difficile tout de même. Il faut simplement normaliser la chose, parce que je vous jure qu’un élève hétérosexuel et un élève homosexuel ont exactement le même potentiel!

 

Première publication dans Éducation Canada, mai 2019

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