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Innovation versus la circulasticité

Quand le statu quo n’est plus une option

Permettez-moi de commencer cet article par un mot que j’ai inventé : la circulasticité. Une combinaison des mots circulaire et élasticité, c’est-à-dire l’état d’une organisation générant de nombreux contextes où gravitent d’importantes activités mais pour lesquelles aucun changement à long terme n’est perceptible.

La circulasticité imprègne une grande partie du travail réalisé en éducation, notamment lorsque nous discutons d’innovation. Il y a une forme de résistance au changement et de nombreux exemples pour expliquer la façon dont la circulasticité peut s’affirmer dans des environnements où l’innovation doit être présente. En raison du caractère circulaire et élastique du concept, l’« innovation » exerce un mouvement de va-et-vient perpétuel partant de l’environnement éducatif immédiat vers le pivot traditionnel d’éducation en passant par un processus d’« amélioration », sans devenir pour autant un catalyseur de changement.

Voici ma façon de percevoir ce qu’est l’innovation.

Selon le dictionnaire Webster, ce concept est défini en ces termes :

1) L’introduction de quelque chose de nouveau;

2) Une nouvelle idée, une méthode ou un dispositif.

Or, différents ministères de l’éducation, au Canada ou à l’étranger, possèdent leur propre définition. Ce qui est intéressant est de réaliser que chacune de ces définitions pourrait contenir le concept de circulasticité.

À mon avis, la véritable innovation en matière d’éducation ne peut se produire que si une nouvelle structure est créée: celle qui est nourrie par des penseurs critiques et prise en charge par des preneurs de risques qui encouragent la transformation en cours. En un mot, celle qui accorde une grande importance à la création et à la perspicacité dans un modèle d’enseignement / apprentissage en classe. Cette nouvelle structure est définie par la recherche qui a analysé la façon dont certaines institutions évoluent avec succès, comparativement à celles ayant du mal à initier tout changement, que ce soit l’innovation ou de simples améliorations. Comme le dit si bien J. Martin Hayes : « La sagesse organisationnelle  transcende l’apprentissage organisationnel dans son engagement de bien faire  et de réaliser les bonnes choses. »[1]

À l’heure actuelle, les établissements d’enseignement sont embourbés dans des structures qui occultent trop souvent toute forme d’innovation ou de créativité. Par conséquent, l’innovation est peu valorisée, peu reconnue et peut difficilement devenir systémique. Ce n’est pas que les gens œuvrant en éducation soient de mauvaise foi. Bien au contraire! Leurs intentions sont nobles et méritent notre soutien et notre respect. Il ne manque pas non plus de gens créatifs et imaginatifs dans notre milieu. Selon moi, le problème se situe plutôt dans la structure elle-même qui valorise le respect de l’uniformité et la conformité.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les « écoles alternatives conçues pour les décrocheurs » ont des taux de réussite nettement plus élevés que les écoles traditionnelles qui les alimentent? Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ces modèles de réussite, pour la plupart très différents des modèles traditionnels, ne constituent pas des faits systémiques reconnus? Dans notre modèle éducatif actuel, des économies d’échelle sont priorisées aux dépends de toute forme d’innovation et ce phénomène est courant. Et pourtant! Même si nous avons injecté des sommes astronomiques dans le système éducatif et avons été financièrement responsables de ses diplômés sur une période de 20-30 ans, nous nous rendons vite compte que le fait d’investir massivement en éducation aujourd’hui réduira considérablement les coûts engendrés par la société de l’avenir.

Quant à la vision, ce n’est pas parce qu’elle est élaborée et partagée qu’automatiquement l’innovation va se produire. À ce jour, je l’avoue, j’ai probablement lu des centaines, sinon des milliers de visions sur le curriculum du 21e siècle, au regard des évaluations, des écoles, des salles de classe, des enseignants et des étudiants. Il ne s’agit donc pas d’un problème de vision!

Là où tout semble s’enliser, c’est dans sa mise en œuvre. John Kotter[2] mentionne ceci : « Il y a quatre principales stratégies que les gens utilisent pour freiner l’innovation » :

1) Semer la peur;

2) S’enfarger dans des délais trop longs;

3) Entretenir une certaine confusion;

4) Ridiculiser.

Pourtant, en matière d’éducation, ces quatre éléments pourraient être aisément convertis en quatre besoins :

1) Nécessité de recherche;

2) Besoin de résultats;

3) Besoin de soutien;

4) Besoin de financement. 

L’ironie dans tout ça réside dans le fait que même si ces quatre exigences sont remplies, cela ne permet pas systématiquement la création de pratiques innovantes. Nous avons surtout besoin d’un environnement de travail qui valorise ouvertement la créativité, la prise de risque et le courage. Son absence demeure très certainement le plus grand obstacle à l’innovation.

Les trois ou quatre dernières décennies ont offert de nombreuses opportunités pour engager de véritables innovations dans les écoles et dans les classes, notamment par l’omniprésence de la technologie considérée comme un facteur important de changement. Mais la qualité de son intégration et la transformation souhaitée demeurent inégales à travers le Canada.

La technologie a le potentiel d’être un catalyseur important de changement dans l’enseignement-apprentissage. Les initiatives en innovation incluent notamment l’utilisation des ordinateurs portables, écrivent Weston and Bain :

« Collectivement, cela représente un niveau jusqu’ici inégalé de perturbations, tant dans l’équilibre des classes et des écoles (Dwyer, 2000) que dans le paradigme éducatif (Christensen et al., 2008) ».[3]

Ainsi, l’innovation, au sens traditionnel, apparaît davantage comme un objectif utopique en enseignement qu’une réalité émergente. De nombreux débats sur la question nous obligent à trouver une définition appropriée et à réfléchir à sa réalisation. Mais c’est précisément lorsqu’il s’agit de structures, de processus et de modalités de mise en œuvre que la question de l’innovation devient plus problématique et embarrassante.

Tout cela nous amène finalement à une question clé : Où allons-nous avec tout ça? Pour Joseph Connor, « La qualité d’une question n’est pas jugée sur sa complexité en tant que telle mais sur la complexité de la réflexion qu’elle suscite. »[4] Une véritable transformation devra finalement commencer par l’acte courageux d’un ou des individus capables d’adopter les changements structurels profonds dont nous avons tant besoin.

Photo : Dave Donald

Première publication dans Éducation Canada, novembre 2013

 

RECAP – Why is it so difficult to achieve truly innovative educational change? The author has created the word circulasticity to describe the “elastic” tendency of a system to resist change. In these conditions, innovation stretches from the basic environment but is finally pulled back to the traditional core and consequently becomes a source of “improvement” rather than a real catalyst for change. This is exactly the case with education, since the system is designed for consistency and compliance and has no explicitly defined mechanism to include creativity and innovation. Thus, innovation can only bring true transformation when a new structure, fostered by critical thinkers and risk takers, is created.


[1] Dynamics of Organizational Wisdom, J. Martin Hayes, Australian National University; 2005.

[2] Phi Delta Kappan, Vol 92, No 4, John Kotter: Dec-2010 issue.

[3] The Journal of Technology, Learning, and Assessment: Mark E. Weston & Alan Bain: The End of Techno-Critique: The Naked Truth about 1:1 Laptop Initiatives and Educational Change P9.

[4] Dans son blogue du 8 novembre 2012 au sujet de tout ce que nous devons savoir de l’apprentissage, Laurence Raw a cité Joseph Connor.
 http://allthingslearning.wordpress.com/2012/11/08/questions-questions-questions-guest-post-by-laurence-raw/

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Ron Canuel

Ron Canuel

Ron Canuel is the former President and CEO of the Canadian Education Association during. He has over 40 years of experience in the public education sector. As the former Director General of the Easter...

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