l'humour comme outil de gestion de classe

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Enseignement, Leadership, Pratiques prometteuses

L’humour comme stratégie de résilience et de gestion de classe

La formation initiale des maîtres sous la loupe

L’utilisation de l’humour en classe permet de favoriser le développement d’une complicité entre l’enseignant et ses élèves qui procure un état de bien-être et de confiance mutuelle.

Marco (nom fictif) est un ancien collègue de travail avec lequel j’ai enseigné au secteur régulier d’une école secondaire il y a plusieurs années. Comme la majorité des nouveaux enseignants, dont moi-même à l’époque, Marco se retrouvait à enseigner à des groupes très exigeants, composés d’élèves ayant des difficultés d’apprentissage et de comportement. Depuis le début de sa carrière, il éprouvait des difficultés et ne prenait aucun plaisir à enseigner à ce type d’élèves; il préférait plutôt les groupes enrichis nécessitant moins d’encadrement. À l’approche de sa troisième année d’expérience en enseignement, il était à bout de souffle, sans plus de motivation, et me confia qu’il songeait sérieusement à quitter la profession. C’est au bout de sa quatrième année que Marco a finalement abandonné l’enseignement, soit une situation représentant un phénomène qui touche de façon inquiétante la profession enseignante depuis de nombreuses années. Au cœur de cette problématique, on retrouve les enseignants en début de carrière, notamment parce que ces derniers, selon Karsenti et ses collaborateurs1, sont souvent confrontés, sans préparation de gestion de classe adéquate, aux élèves affichant le plus de défis.

L’humour : stratégie efficace de résilience et de gestion de classe

En mon sens, l’élément pivot différenciant ma pratique de celle de Marco se situait à l’époque dans l’approche de gestion de classe que nous avions avec les élèves. Tandis que j’utilisais instinctivement l’humour pour désamorcer des situations conflictuelles entre les élèves, améliorer ma relation avec ces derniers ou encore préserver ma propre motivation en tant qu’enseignant, Marco optait plutôt pour la ligne dure, c’est-à-dire une attitude sérieuse offrant peu de place à la flexibilité, à la créativité et à la rigolade en salle de classe.

L’humour le plus efficace en salle de classe est pourtant celui qui, en mon sens, provoque une émotion positive pour l’ensemble de la classe, pour quelques élèves ou pour un seul, dépendamment de la situation dans laquelle l’enseignant se trouve. Cela se ressent puisqu’il y a une complicité qui se développe entre l’enseignant et ses élèves, procurant un état de bien-être et de confiance mutuelle. Cette stratégie de gestion de classe peut se traduire par de multiples formes, comme l’humour absurde (p. ex., se montrer sous un air drôle et ridicule), l’humour non verbal (p. ex., expression faciale ou gestuelle), l’imitation de personnages, les blagues et les jeux de mots, le jeu de rôle, l’humour visant spécifiquement à apaiser les émotions négatives, l’humour relié au contenu du cours, l’autodérision, l’anecdote personnelle à saveur humoristique ou l’utilisation d’images et de vidéos, pour ne nommer que ces exemples.

La formation initiale des maîtres sous la loupe

Le caractère « sérieux » de la formation initiale des maîtres, jumelé aux stages souvent angoissants pour les étudiants, laisse toutefois peu de place à la créativité, à l’innovation et au développement de l’humour comme stratégie de résilience et de gestion de classe. Aussi est-il important de mentionner que les ouvrages généraux sur la gestion de classe examinent souvent cette stratégie en « surface », ce qui ne favorise pas une réflexion en profondeur sur la portée de cette dernière. Compte tenu des éléments précités, une question se pose : comment susciter une véritable prise de conscience quant à la portée de l’humour à la fois comme stratégie de résilience et de gestion de classe chez les étudiants à la formation initiale des maîtres?

D’abord, les professeurs offrant le cours de gestion de classe à l’université devraient, en mon sens, incarner les bienfaits de cette stratégie, notamment par le biais de l’intégration de l’humour dans leur propre enseignement. Ces derniers pourraient faire visionner des capsules vidéo ou créer des mises en situation avec les étudiants afin de susciter une profonde réflexion quant au recours à l’humour dans la résolution des conflits à l’école et des problématiques vécues au quotidien en salle de classe. Qui plus est, les étudiants en sciences de l’éducation pourraient être amenés à utiliser à bon escient l’humour de leurs futurs élèves comme un levier contribuant à favoriser un climat propice aux apprentissages. Ensuite, je suggère de revoir le contenu des programmes à la formation initiale des maîtres en intégrant un cours où l’humour à l’école serait examiné sous la loupe de différentes disciplines (p. ex., sciences de l’éducation, psychologie, santé, philosophie, sociologie, etc.). On pourrait aussi favoriser la formation de petits groupes d’étudiants pour susciter l’appropriation des bases en humour tout en ajoutant une formation obligatoire en arts dramatiques. L’évaluation de l’enseignement à l’université pourrait inclure une composante évaluant le degré d’humour des professeurs dans leur propre cours (ou à tout le moins le plaisir qu’ils ont à être en salle de classe), épaulant ainsi les efforts visant à s’approprier l’humour comme stratégie de résilience et de gestion de classe. Finalement, des activités informelles, c’est-à-dire des tentatives de formation à l’extérieur des cours obligatoires à la formation initiale des maîtres, pourraient inclure des ateliers d’improvisation, des ateliers visant à développer la qualité de la voix ou encore des conférences sur l’appropriation de l’humour comme stratégie éducative.

En conclusion, je pense sincèrement que l’humour procure des conséquences positives sur le plan physique, psychologique, social et communautaire. Je suis aussi convaincu que son utilisation quotidienne en salle de classe permettrait aux nouveaux enseignants de s’émerveiller davantage en présence de leurs élèves et de persévérer dans cette noble profession, à condition d’être bien formés en ce sens. Ces convictions sont fort probablement partagées par les tenants de projets d’envergure dans le milieu de la santé comme celui du Gesundheit! Institute, soit un projet socialement engagé de nature humoristique, humaniste et holistique, fondé par l’activiste et médecin Patch Adams, visant à redéfinir le concept « d’hôpital ». En s’inspirant de ce projet, ne serait-il pas grand temps, à notre tour, d’avoir le courage de modifier en profondeur la formation initiale des maîtres et, par ricochet, de contribuer véritablement à redéfinir et transformer l’École québécoise et canadienne?


Photo : iStock

Première publication dans Éducation Canada, septembre 2018

1 Karsenti, T. P., Molina, E. A. C., Desbiens, J.-F., Gauthier, C., Gervais, C., Lepage, M., Lessard, C., Martineau, S., Mukamurera, J., Raby, C., Tardif, M. et Collin, S. (2015). Analyse des facteurs explicatifs et des pistes de solution au phénomène du décrochage chez les nouveaux enseignants, et de son impact sur la réussite scolaire des élèves. (Rapport no 2012 — RP-147333). Montréal (Québec) : Université de Montréal. Repéré à www.frqsc.gouv.qc.ca/documents/11326/552404/PRS_KarsentiT_rapport_decrochage-nouveaux-enseignants.pdf/fb366eb3-f22e-4f08-8413-48b6775fc018

Apprenez-en plus sur

Jerome StAmant

Dr. Jérôme St-Amand

Chercheur

Jérôme St-Amand est professeur adjoint en psychologie de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et éditeur associé à la Revue des sciences de l’éducation de McGill.

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