Marie-Christine Bergeron

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Chemins, Diversité

Mon histoire avec ma fille

Un appui et un amour inconditionnels

Marie-Christine décrit avec beaucoup d’émotion l’accompagnement et l’appui qu’elle a offerts à sa fille lors des différentes étapes de son cheminement vers sa présente identité de personne non binaire. Elle décrit généreusement comment un parent inquiet doit appuyer inconditionnellement son enfant, quelle que soit la situation.  

La confidence de Lara

Je me souviens encore du jour où, étant chez mes parents à la campagne par un beau dimanche matin, ma fille me demanda d’aller la rejoindre au sous-sol pour parler seule avec elle.

Je n’avais rien vu venir. Je m’étais questionnée à quelques reprises au sujet de ma fille, mais je me ressaisissais en me disant que je devais être normale et que tous les parents de la terre devaient se poser les mêmes questions au sujet de leur enfant à un moment ou un autre durant leur adolescence.

À 14 ans, Lara se vêtait de jeans, de t-shirts, d’une casquette et d’espadrilles. Les autres jeunes filles de son âge commençaient déjà à se vêtir de façon, disons, un peu plus provocante. L’une de ses amies, entre autres, venait chez moi, vêtue de shorts si courts, qu’on pouvait deviner le début de ses fesses. Et son t-shirt, pour sa part, laissait montrer amplement son ventre plat. Voyez le contraste avec ma fille…

Malgré tout, je ne m’en faisais pas trop. Ayant revu des photos de mon adolescence, j’ai repris connaissance avec une jeune fille qui n’était pas tellement féminine non plus à cette époque. Les talons hauts, le maquillage et les minijupes sont arrivés un peu plus tard. Telle mère telle fille que je me disais…

Il y a bien quelques jeunes hommes qui sont venus chez moi. Par contre, je me souviens que ma fille s’émoustillait beaucoup plus à la présence d’une de ses jolies copines. « Bah, Lara est TDAH, le contact avec les autres la stimule. » C’est le constat qui avait été fait par ses professeurs et les médecins qui la suivaient.

« Maman, j’aime mieux les filles, » me dit-elle en pleurant, avec la frousse mortelle dans ses yeux que je la rejette au plus vite. « Hein? Qu’est-ce que tu me dis-là, toi? » Le reste de ses propos ne sont plus très clairs pour moi. Il y a de cela quelques années, tout de même. Par contre, je me souviens du sentiment de culpabilité que j’ai connu à ce moment. « Comment ça se fait que je n’aie rien vu venir? C’est ma fille, et je n’ai rien vu venir! »

Quelques années plus tard, mon frère m’a confié s’être posé la même question lorsque son garçon lui a annoncé sa préférence pour les garçons. On a été fabriqué dans le même moule, c’est probablement ce qui explique cette même question…

Tout ça pour dire que je ne me suis jamais remise en question. Je veux dire que je ne me suis jamais questionnée à propos de son éducation, de ma façon d’être avec elle, ni même de ma propre identité, de mes gênes. Je me suis simplement sentie bête de ne pas avoir vu venir cette nouvelle…

La seconde étape du cheminent de ma fille

Je me souviens encore de ce vendredi de novembre où, ma fille ayant alors 17 ans, me signifiait de venir la rejoindre, dans mon salon cette fois, parce qu’elle avait quelque chose d’important à me dire.

– Maman, je vais avoir besoin de ton appui.

– Bien sûr, ma chérie, pourquoi?

– Parce que je vais aussi avoir besoin d’un psy.

–  Hein? Pourquoi un psy?

–  Parce que je pense que je suis transgenre.

– Hein? Peux-tu me traduire ce mot?

Au cours de cette même année, la tuerie à la discothèque gaie à Orlando est advenue en Floride, et à l’acronyme LGBT, on voyait s’ajouter une nouvelle lettre chaque jour sur les réseaux sociaux à la suite de ces évènements. J’avais donc besoin d’éclaircissements…

« Je pense que je ne suis pas dans le bon corps, maman. Je pense que j’aimerais mieux être un garçon. J’ai regardé des vidéos sur YouTube, et je pourrais me faire transformer en garçon grâce à des interventions chirurgicales. »

Mon cœur a cessé de battre, j’en suis certaine. J’ai aussi cessé de respirer quelques secondes après avoir entendu ces mots sortir de la bouche de ma fille.

– Et comment sais-tu que c’est peut-être le cas?

– Eh ben, je regarde des transgenres sur YouTube, et ce qu’ils décrivent, ce qu’ils vivent, me rejoint. Je me reconnais dans leurs propos.

Lara en profite pour me dire qu’elle a même pensé à son prénom de garçon : Frédérick. Avant que je tombe enceinte, son père et moi avions décidé de nommer notre futur bébé Frédérique, si jamais il s’agissait d’une fille. L’idée fut oubliée rapidement, lorsque j’avais entendu une mère s’adresser à sa jeune fille en la nommant Fred. « Les gens vont nommer notre fille Fred », que je me suis dit. « C’est trop masculin. Oublions ça. » On l’a donc nommée Lara, en hommage à la belle Lara Fabian.

Ma fille connaissait bien cette histoire. Je crois qu’elle a voulu me prendre par les sentiments en choisissant Frédérick comme prénom.

Ai-je besoin de préciser que j’ai fondu en larmes? Je l’imaginais en train de se faire mutiler le corps à plusieurs reprises, sous les scalpels. Je l’imaginais en train de se transformer sous l’effet des hormones, je l’imaginais hésiter, souffrir psychologiquement. Je m’imaginais partager sa douleur, et l’accompagner, dans toutes les étapes.

Ma fille semblait sous être le charme du projet à venir. Elle ne voyait que le bon côté des choses. Son attitude m’inquiétait, je la trouvais naïve. Qui allait lui faire comprendre les enjeux? Et les risques?

L’importance de l’appui parental

Camille est la sexologue spécialisée en identités de genre que Lara rencontre virtuellement sur Skype depuis un certain temps. Elle m’informe que d’éclairer la décision de ma fille fait bien sûr partie de sa mission. Lors de notre première rencontre en personne, dans ses bureaux de Laval, elle en profite pour me féliciter de si bien appuyer ma fille.

« Vous savez Marie-Christine, il y a une loi au Québec qui donne le droit à un jeune de 14 ans de consulter un professionnel de la santé sans même que ses parents soient au courant. » Je le savais. Je m’en souvenais. « Et même si Lara a 17 ans, bientôt 18, nous faisons participer les parents comme vous, lorsqu’ils appuient leur enfant. Dans la communauté LGBT, le taux de suicide est 4 fois plus élevé que dans la communauté hétérosexuelle. Dans la majorité des cas, les causes de suicide sont liées au rejet des enfants par leurs parents. Alors, je tiens à vous féliciter d’être ici à Laval, en ce samedi matin avec votre fille. »

« Ben voyons, Camille, c’est mon enfant… C’est moi qui l’ai faite! Je fais “ma job de parent”, c’est tout! » Ce sur quoi elle me répond : « Vous seriez surprise de voir combien de parents refusent de se présenter dans mes bureaux pour accompagner leur jeune… » Incompréhension totale de ma part, à la suite de cette affirmation de la sexologue de ma fille… L’amour d’un parent pour son enfant, c’est inconditionnel, non? Du moins, c’est ce que je crois fermement.

Lorsque Lara est devenue Frede

Lara a poursuivi ses rencontres avec Camille. Elle a fait adopter doucement son nouveau prénom, Frede, par son entourage, ses amis, ses collègues, son employeur. Ce dernier, à la demande écrite de Camille, a modifié son prénom sur son épinglette au travail, et dans ses documents de paye.

Frede s’est aperçue que finalement, à la suite de ses réflexions, qu’elle n’était pas transgenre. Elle est plutôt non binaire. Selon elle, elle se trouve au centre. Elle est une personne, point! Elle ne s’identifie pas plus au genre féminin qu’au genre masculin. Le Frede avec un « e » à la fin représente les deux sexes pour elle. Fred, étant plutôt masculin, elle ajoute un « e » à la fin; ce prénom devient ainsi un peu plus féminin.

Frede vit encore des moments de questionnements. Elle rencontre virtuellement Camille au besoin. Cependant, il s’agit d’une jeune personne épanouie, qui s’assume et qui est bien dans son corps. Les gens l’adorent pour ça, je crois.

Pour ma part, ça n’a pas toujours été facile de comprendre ma fille. Mon amour et mon attirance pour les hommes furent très clairs, dès mon tout jeune âge. Pas de questionnement à ce sujet, pas de bouleversements.

Cependant, je ne me suis jamais demandé si cette situation dépendait de moi, de son éducation, de la séparation entre son père et moi, ou de quoi que ce soit d’autre. Il s’agit de ma fille, et quoiqu’elle fasse, quoi qu’elle devienne, quelle que soit son orientation, son identité, c’est ma fille, point! Rien ne changera jamais ça. Je suis fière d’elle, fière de ce qu’elle devient, de son assurance, point!

Et je l’aime inconditionnellement, point!

 

Première publication dans Éducation Canada, mai 2019

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Marie-Christine Bergeron

Consultante en informatique organisationnel, Services conseils Systématix

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