Pratiques pour la réconciliation, photo

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Apprentissage autochtone, Chemins

Des pratiques pour la réconciliation

Dialogue, engagement et éducation à la vérité

Les travaux de la Commission vérité et réconciliation du Canada continuent d’interpeller les Canadiennes et Canadiens qui entretiennent des relations avec des membres de communautés autochtones et qui se préoccupent de justice et d’égalité. Il peut être tentant, en tant que responsables des programmes d’enseignement, qu’administrateurs et administratrices scolaires et qu’enseignantes et enseignants, de nous dire que peu importe l’action des gouvernements en matière de réconciliation, une avancée demeure possible par le biais de l’éducation. Le dixième principe de réconciliation donne un contenu à nos aspirations en tant que professionnels de l’éducation œuvrant en milieu non autochtone : il n’en tiendrait qu’à nous, chacun à notre manière, d’engager les jeunes et de communiquer des connaissances qui demeurent, pour beaucoup d’entre nous, le fait de découvertes relativement récentes. Le système scolaire ne nous a pas transmis ces connaissances et ne nous a pas appris à respecter les personnes autochtones — comme l’a déploré le Sénateur et Commissaire de la Commission Murray Sinclair — mais nous avons désormais l’occasion de remplir ces lacunes.

Les quatre appels à l’action tombant sous la rubrique « L’Éducation pour la réconciliation1» mettent pourtant l’accent non pas sur le contenu de l’éducation, mais plutôt sur son financement. La distance entre ces appels et les pratiques actuelles manifeste la difficulté d’accomplir une transformation concrète afin de donner suite aux témoignages partagés dans le cadre de la Commission vérité et réconciliation. Sans une transformation des systèmes scolaires, la réalité dans les salles de classe diffère selon les ressources des écoles et commissions scolaires, les connaissances ou capacités de recherche des enseignantes et enseignants, ainsi que leur volonté. Sans les fonds nécessaires à une formation de l’ensemble du corps enseignant, l’entreprise de réconciliation par l’éducation demeure incertaine. Elle réussira là où la volonté individuelle est suffisamment forte, mais aussi là où la compréhension et les compétences interculturelles et politiques sont suffisamment développées. Tant que la formation des enseignantes et enseignants est limitée à quelques journées par année, la réconciliation dépendra entièrement de la volonté individuelle et sera sujette à de nombreuses erreurs de bonne (ou mauvaise) foi.

Afin de prendre acte de cet écart entre les aspirations et la pratique, je suggère de prendre au mot le dixième principe de réconciliation :

« La réconciliation exige un dialogue et une éducation du public soutenus, y compris l’engagement des jeunes, au sujet de l’histoire et des séquelles des pensionnats indiens, des traités et des droits des Autochtones, ainsi que des contributions historiques et contemporaines des peuples autochtones à la société canadienne2. »

Si les programmes déjà en vigueur ou en discussion font place à l’éducation au sujet de l’histoire et des conditions contemporaines des peuples autochtones, et si l’enseignement de ces matières ne porte ses fruits que si les appels sont pris en compte par les gouvernements provinciaux au moment de la préparation des budgets, deux autres éléments demeurent accessibles : le dialogue et l’engagement.

Le dialogue renvoie d’ailleurs au même problème des ressources, mais sous l’angle de leur partage. Si des ressources financières sont dévouées à l’enseignement de ces matières, profiteront-elles au système actuel, ou aux gardiens de la connaissance locaux et ainsi, aussi, aux communautés autochtones? Permettront-elles de créer le temps requis pour l’établissement de relations de personne à personne entre les enseignantes et enseignants ou administrateurs et administratrices et les porteurs de la connaissance et conteurs traditionnels, afin qu’un enseignement durable ait lieu? Ouvriront-elles les frontières géographiques et symboliques qui rendent si rares les relations d’amitié entre enfants autochtones et non-autochtones? Autrement dit, ces ressources créeront-elles les conditions d’un dialogue soutenu chez les enseignantes et enseignants, chez les élèves et chez les étudiantes et étudiants?

«Une éducation à la vérité n’est ni l’étude ou la rétention de faits, ni l’inculcation ou la découverte de connaissances. C’est la pratique de l’écoute de l’autre personne, l’ouverture à sa vérité, à ce qui pour elle est indéniable, indubitable, évident.»

L’engagement renvoie plutôt à un partage des valeurs. Il émerge du goût pour le dialogue interculturel ainsi que de sa valorisation active par la mise en pratique, et dépend d’une capacité de mettre ses intérêts de côté dans ses relations aux autres. Il mène à une pratique de la conciliation, qui suppose de désirer comprendre l’autre et d’apprendre à le faire, à donner du terrain à l’autre, mais aussi à répondre aux besoins de l’autre sans toujours les comprendre. L’empathie et le respect mutuel qui sont nommés au soixante-troisième appel à l’action forment le cœur de cet engagement. La réconciliation en milieu scolaire apparaît ainsi manifestement comme un engagement politique, qui vise à changer les cœurs et les esprits, c’est-à-dire les valeurs, les manières d’agir et les pratiques, mais qui ne saurait se limiter aux siennes propres. Un tel engagement qui cherche à comprendre ce qui est juste pour les autres refuse l’injustice dès la salle de cours, jusqu’aux politiques du gouvernement.

Jusqu’où ira cet engagement? Les appels à l’action de la Commission vérité et réconciliation sur « l’éducation pour la réconciliation » forment une composante des efforts de création de relations mutuellement respectueuses. Hors de la logique des réparations qui touche aux institutions dans leur relation aux personnes autochtones, ils relèvent d’une logique de la préparation, qui vise à transformer la culture politique canadienne afin de préparer le terrain à de telles relations. Peut-être parce qu’ils n’exigent ni réparations ni transformations systémiques, ces appels ont été entendus et repris. Cette approche suppose néanmoins des ressources qui manquent toujours aux enseignantes et enseignants.

Une approche plus profonde demeure néanmoins nécessaire afin de mettre en place les conditions d’une refonte de l’enseignement qui permette une éducation à la vérité. Une éducation à la vérité n’est ni l’étude ou la rétention de faits, ni l’inculcation ou la découverte de connaissances. C’est la pratique de l’écoute de l’autre personne, l’ouverture à sa vérité, à ce qui pour elle est indéniable, indubitable, évident. Une telle ouverture à ce qui structure le sens des expériences de l’autre est une manière de rejoindre son monde. Devant la masse de faits qui serait à partager — en plus de tout ce qui doit encore être enseigné — l’alternative est de donner aux enseignantes et enseignants ainsi qu’aux élèves les capacités non seulement de les retrouver, mais aussi de les comprendre dans leurs sens coexistants et souvent contradictoires pour les communautés autochtones et non autochtones. La condition d’une telle compréhension interculturelle est, encore une fois, de rendre possibles les rencontres qui, à leur tour, rendront l’ouverture aux faits non seulement possible, mais surtout désirée.

Il s’agit de la sorte de mettre fin à l’impérialisme cognitif3 et moral et ontologique — à l’imposition des cadres de validité de la connaissance, des valeurs, et de la texture même du monde. L’éducation à la vérité qui permettra la réconciliation suppose que nous nous défassions du préjugé que nous détenons, non seulement la vérité, mais aussi la manière d’y arriver. Lorsqu’il est question des relations humaines, des liens humains, la vérité est relationnelle, émerge des rencontres. C’est cette capacité de se lier à ce qui n’a pas immédiatement de sens pour nous que nous devons développer si nous désirons nous éduquer et éduquer autrui.

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Photo : Yves Soglo

Première publication dans Éducation Canada, juin 2018

1 Commission de vérité et réconciliation du Canada, Appels à l’action, Winnipeg, Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015, p. 9. En ligne : www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=891

2 Commission de vérité et réconciliation du Canada, Ce que nous avons retenu : Les principes de la vérité et de la réconciliation, Winnipeg, Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015, p. 4. En ligne : www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=891

3 Sur la notion d’impérialisme cognitif en relation aux peuples autochtones au Canada, voir Marie Battiste, « Maintaining Aboriginal Identity, Language, and Culture in Modern Society », dans Reclaiming Indigenous Voice and Vision, dir. par Marie Battiste, Vancouver, UBC Press, 2000, p. 192-208.

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Jérôme Melançon Éducation Canada

Dr. Jérôme Melançon

Professeur adjoint

Jérôme Melançon est professeur adjoint en études francophones et interculturelles et directeur du Centre canadien de recherche sur les francophones en milieu minoritaire (CRFM) à l'Université de...

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