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Design technopédagogique, Engagement, Enseignement, Évaluation

Bienvenue à l’enseignement… peut-être

C’est ma première année d’enseignement. Je regarde les trente-deux petits visages pleins d’attentes, et je me sens envahie d’un sentiment d’inquiétude. Qu’est-ce que je sais et comprends au sujet de l’art d’enseigner, de la croissance et de l’apprentissage des enfants, de la façon de gérer les attentes et les réalités de la vie en classe?

Ma salle de classe est un bâtiment autonome muni d’un toit qui coule. J’ai trente-deux élèves de trois niveaux scolaires différents. Trois d’entre eux sont médicamentés pour des troubles d’hyperactivité; deux autres ont de graves déficiences cognitives et émotionnelles. J’apporte du travail à la maison tous les soirs et je passe de longues heures en fin de semaine à planifier mes cours, préparer la matière et corriger les travaux de mes élèves. Je me sens dépassée, mais mon cri du cœur désespéré lancé auprès du directeur de l’école pour obtenir de l’aide et des conseils suscite uniquement une tape sur l’épaule et un « fais de ton mieux et ne lâche pas » de sa part. L’année scolaire est commencée depuis plusieurs mois et après deux épisodes terrifiants, mes collègues me parlent du concierge de l’école et de ses avances sexuelles non sollicitées envers des employées dans le bâtiment.

Des années plus tard, alors que ma fille entame sa carrière d’enseignante, je me demande si la profession est plus accueillante aujourd’hui qu’elle ne l’était lorsque j’ai commencé à enseigner. Le programme de formation de ma fille est certainement beaucoup plus rigoureux et complet que l’était le mien. Une abondance de ressources et de soutien de même qu’un personnel spécialisé sont à sa disposition pour l’aider à aborder les besoins en matière d’enseignement de ses élèves les plus en difficulté. La technologie numérique lui permet d’accéder rapidement à une panoplie de ressources à utiliser en classe et favorise la communication avec ses collègues. Ainsi, les enseignants peuvent communiquer entre eux de l’information et s’appuyer mutuellement afin de façonner les expériences d’apprentissage de leurs élèves. La collaboration et les réseaux d’apprentissage font partie des priorités énoncées de sa division scolaire et de son école.

Pourtant, en dépit de ces influences positives, il semble que tout n’a pas changé en mieux dans le monde de l’enseignement. Les taux de départ des enseignants débutants au Canada et au Manitoba sont préoccupants, et les discussions menées avec des enseignants en début de carrière donnent à penser qu’il faudrait modifier certaines des façons dont la profession prépare, lance et intègre ses nouveaux membres.

Bien qu’ils reconnaissent les forces particulières des programmes de formation, beaucoup de nouveaux enseignants éprouvent de la difficulté à passer de la formation initiale à l’enseignement en classe. La complexité du rôle d’enseignant n’est pas toujours bien comprise, et l’énorme volume de travail est simplement lourd pour certains. Le manque de connaissances lié aux aptitudes pratiques de base, comme la gestion d’une salle de classe, la communication avec les parents, les stratégies d’évaluation et la préparation des bulletins, laisse souvent les nouveaux enseignants en difficulté, épuisés et confus.

De plus, les pratiques d’embauche dans les divisions peuvent exacerber ces contraintes et renforcer le facteur d’isolement inhérent aux structures et climat organisationnels de l’école. On confie souvent aux enseignants débutants et inexpérimentés les affectations d’enseignement les plus difficiles et les moins désirables – postes à temps partiel, postes itinérants et pour une période déterminée, élèves en difficulté, cours et niveaux scolaires en dehors de leurs champs de formation et d’expertise. Passant d’une école à une autre ou d’une affectation à une autre, année après année ou même à l’intérieur d’une même année scolaire, les nouveaux enseignants ont peu d’occasions d’établir des relations, de se perfectionner et de recevoir la rétroaction évaluative nécessaire pour évoluer professionnellement et devenir compétents.

L’enseignement n’a jamais été conçu pour les cœurs fragiles, mais cette profession n’a jamais été aussi exigeante qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Les activités d’orientation des nouveaux enseignants sont courantes dans les écoles et divisions scolaires du Manitoba, mais dans de nombreux cas, on n’offre rien de plus qu’une séance de bienvenue et d’introduction. Les programmes d’encadrement exhaustifs, soutenus et pluriannuels sont rares, et les possibilités de formation périodique destinées aux cohortes de nouveaux enseignants ne fournissent pas toujours ce qui est nécessaire, au moment opportun. Les demandes des enseignants débutants faites auprès de l’administration scolaire pour obtenir un encadrement et du soutien afin de relever les défis et résoudre les difficultés suscitent un appui inconditionnel de la part de certains directeurs d’école, alors que d’autres semblent non intéressés ou pas en mesure d’aider. En plus de cela, certains enseignants hésitent à demander de l’aide au directeur ou à d’autres enseignants par crainte d’être jugés, mettant ainsi leur sécurité d’emploi en péril dans les prochaines années. Enfin, les nouveaux enseignants expriment fréquemment de la frustration et se disent même parfois victimes d’intimidation lorsqu’ils remettent en question les pratiques et les politiques, ou lorsqu’ils proposent d’autres visions et méthodes au sein de leur école.

L’enseignement n’a jamais été conçu pour les cœurs fragiles, mais cette profession n’a jamais été aussi exigeante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il serait naïf de présumer qu’un programme de formation initiale pourrait fournir aux enseignants candidats les connaissances et les compétences nécessaires pour surmonter toutes les difficultés dans les salles de classe et dans toutes les situations. Les conseils scolaires, les administrateurs des divisions et des écoles, et les enseignants expérimentés ont d’importants rôles à jouer pour aider les enseignants qui font leur entrée dans la profession à s’adapter et à devenir les éducateurs remarquables que nos élèves sont en droit d’avoir.

Première publication dans Éducation Canada, septembre 2013

 

RECAP – Teaching is an art. This article offers a valuable perspective on the reality experienced by every new teacher dealing with the constraints of the profession and the art of teaching. Despite an initial rigorous training program, an abundance of technological resources, a wide range of available services, and a solid learning network, teachers often feel overwhelmed early in their career by the magnitude of the challenge before them. They have difficulty adjusting from initial training to classroom teaching. Their role is complex, and their task monumental. New teachers often feel isolated and seek positive feedback for a sense of competency and professional growth. According to the author, much progress needs to be made in Manitoba schools and school divisions to break this isolation and provide new teachers with adequate and effective professional support.

Portrait de l’expert

Carolyn Duhamel

Carolyn Duhamel est Directrice générale de l’Association des commissions scolaires du Manitoba, membre du comité éditorial de la revue Éducation Canada et a également été présidente du conseil général de l’Association canadienne d’éducation (ACE), de 2006 à 2008.

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