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Diversité, Programmes

Autre génération, autre culture. La jeunesse franco-ontarienne dans toutes ses variations

Les parents tiennent généralement à bien préparer leurs enfants pour l’avenir. Pour eux, plusieurs choisissent, dans un milieu minoritaire, la culture de la majorité. Dans ce même milieu, il est habituel que les parents plus âgés tiennent à leur culture, celle qu’ils ont façonnée. Ces parents insistent généralement pour que leurs enfants adoptent cette culture; un grand nombre de jeunes le font, mais plusieurs optent pour la culture de la majorité. Il est habituel, aussi, que des jeunes contestent la génération de leurs parents et remettent en question leur culture et ses bases.

Il semble que l’on assiste à une telle remise en question en francophonie canadienne et plus particulièrement en Ontario français. Les indices sont peu nombreux, peut-être, mais ils sont révélateurs : contestation de la culture actuelle, bilinguisme présenté comme culture, nouvelles technologies, nouvelle francophonie… Avant de présenter ces indices, il faut rappeler ce que la génération des « parents », les baby-boomers, ont accompli en contestant la culture de leurs parents, la culture canadienne-française, pour construire leur propre culture, la culture franco-ontarienne, venue du Nord.

Le Canada français a connu un virage majeur au cours des années 1960. La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a posé un diagnostic alarmant sur le Canada français, le mouvement indépendantiste québécois a pris de l’ampleur, le gouvernement fédéral a adopté la Loi sur les langues officielles et le Secrétariat d’État s’est engagé au soutien des communautés francophones. Un vaste programme d’animation culturelle a été mis sur pied et a créé un environnement favorable au changement un peu partout au Canada français. L’Ontario a également connu la création d’écoles secondaires publiques de langue française, les premières à Sudbury et à Ottawa.

Dans le Nord-Est de l’Ontario, l’appui financier du Conseil des arts de l’Ontario et des programmes fédéraux ont favorisé le renouveau culturel et l’éclosion de multiples institutions pour le mettre en place et le soutenir : la Nuit sur l’étang, le Théâtre du Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole, la Galerie du Nouvel-Ontario et L’Orignal déchaîné qui durent encore, et la Slague et la Librairie du Nouvel-Ontario qui sont revenus dernièrement. Cette « révolution culturelle » est surtout le fait de jeunes Canadiens français, garçons et filles, qui ont voulu exprimer l’Ontario français, plutôt que le Canada français.

Surtout, ils ont remis en question la culture de leurs parents. Ils rejetaient la culture canadienne-française, qui ne représentait pas leur réalité, dans un monde de mineurs et d’ouvriers. Ils se nourrissaient de contre-culture nord-américaine et du mouvement culturel québécois. Ils ont utilisé la langue du Nord-Est pour prendre la parole. Ils ont fait de la création collective. S’inspirant de l’Osti d’show québécois, leur premier spectacle s’intitulait Moé J’viens du Nord Stie, produit en 1971. Ils fumaient, ils buvaient… Ils ont participé au retour à la terre, en commune, à Earlton. Ils ont scandalisé par leurs textes et par leur conduite. Ils ont été interdits dans les écoles, dans les salles paroissiales. Les parents y voyaient la fin de la culture canadienne-française. En fait, ces jeunes l’ont rafraîchie et mise au diapason de la culture occidentale de l’époque. Ils sont restés fidèles à la langue française, et ont valorisé ses variations nord-ontariennes. Ils ont changé la culture canadienne-française en culture franco-ontarienne. Et ils se sont donné des organismes et des institutions pour l’exprimer, la consolider et la maintenir.

Les jeunes des années 2000 se disent bilingues et se définissent comme bilingues, au grand dam de la génération précédente. Ils parlent trop souvent anglais entre eux. Ils écoutent les médias en anglais. Ils ont comme inspiration les musiques actuelles, techno, rap. Ils ont le monde comme champ de vision et comme inspiration. La génération antérieure, celle qui a créé et consolidé la culture franco-ontarienne, les voit en train de s’assimiler, de perdre leur culture. Pourtant, ces jeunes tiennent à leur langue, mais ils ne prennent pas leur langue pour leur culture. Malgré ces ressemblances, le groupe est loin d’être homogène.

En fait, on peut trouver trois courants, au moins, dans la jeunesse franco-ontarienne, comme aussi dans celle des autres provinces. Plusieurs jeunes se rattachent à la culture franco-ontarienne, d’autres la contestent et d’autres encore la rejettent entièrement.

Plusieurs passent à l’anglophonie et s’assimilent. Ce sont ceux que la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (la FESFO) et des chercheurs de l’Université Laurentienne appellent des « décrocheurs culturels ». Ces jeunes passent de l’école française à l’école anglaise où, souvent, ils se sentent plus à l’aise. Dans ce nouvel environnement, la qualité de leur français, parlé et écrit, n’est pas l’objet de critiques constantes et ne pose pas de problème; l’anglais leur est plus habituel. Ils sont souvent les enfants de foyers exogames.

Ceux et celles qui vont ainsi d’un conseil scolaire francophone à un autre, anglophone, ne rejettent pas tous leur culture franco-ontarienne. Le choix de plusieurs est additif et positif : l’école anglaise leur offre un plus grand éventail de cours et de programmes, leur donne une meilleure préparation pour une formation postsecondaire qui n’est pas disponible en français et leur facilite, à leur avis, l’entrée sur le marché du travail. À l’école anglaise, ils choisissent aussi l’immersion, pour la continuité de la langue et de la culture. Ils demeurent Franco-Ontariens.

Plusieurs jeunes se reconnaissent dans la culture franco-ontarienne et se donnent les moyens de la continuer. Ils fréquentent l’école française, ce qui ne les empêche pas de communiquer en anglais entre eux. Ils sont engagés à des degrés divers, le seul fait d’être à l’école française constituant un engagement. Ils font du théâtre et de la musique en français et ils le font très bien. Ils font la promotion des activités en français de leur milieu. Ce sont  les jeunes de la FESFO, ceux et celles qui vont aux Jeux franco-ontariens et qui en reviennent gonflés à bloc de fierté franco-ontarienne.

Il y en a d’autres. Au retour de l’école française, un jeune de la dernière année du secondaire dit à ses parents qu’il ne se considère plus parmi les Franco-Ontariens, qu’il les voie comme des « losers ». Il vient de participer à un cours sur l’Ontario français et d’entendre l’idéologie franco-ontarienne dominante. Pour lui, le discours alarmiste sur l’assimilation, loin d’être un moyen de mobiliser, sert plutôt à les montrer en voie de disparition, de perdre… Pour un jeune, plein d’avenir, plein d’énergie et conscient du monde, ce n’est pas très motivateur. Ils sont plusieurs à le voir ainsi.

Un récent colloque[1] organisé à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’Université Laurentienne a montré que cette attitude est plutôt répandue, avec des variations. À cette occasion, une table ronde a réuni quatre jeunes de la « nouvelle génération ». Le titre même de la table ronde est révélateur. Ces jeunes ont exprimé très fortement leur difficulté face à la culture franco-ontarienne. Ils ont remis en question certains des fondements culturels actuels. Ils ont dénoncé ce qu’ils perçoivent comme l’isolationnisme franco-ontarien. Ils ont déploré le manque de volonté des Franco-Ontariens de dialoguer avec les francophones du Québec. Ils rejettent le discours de l’assimilation, négatif et démobilisateur.  Ils sont allés au Québec, mais ils se sont fait dire qu’ils avaient des lacunes langagières, auxquelles ils ont dû remédier ou qui les ont empêchés de se trouver un emploi. Ils reprochent à leurs prédécesseurs d’avoir mal préparé leur avenir. 

Ces jeunes franco-ontariens parlent français, très bien pour la plupart, mais ils ne voient pas le français comme le vecteur central de la culture. Ils sont bilingues. Ils ont ce que Christine Dallaire et Claude Denis appelle une identité hybride, une combinaison du français et de l’anglais. Les jeunes que Dallaire a interviewés se disent bilingues, non seulement parce qu’ils parlent les deux langues, mais parce qu’ils ont deux cultures. Pour les adultes de la génération précédente, c’est la voie de l’assimilation. Les jeunes ne le voient pas ainsi : certains le résument en se disant bilingues francophones. Un grand nombre se disent d’ailleurs Canadiens, avant de se réclamer de la francophonie provinciale.

Deux autres facteurs contribuent à la transformation de la culture : les technologies et la nouvelle francophonie.

Avec les technologies de l’information et de la communication, les jeunes sont dans l’instantané. Ils « pitonnent » sur les manettes des jeux vidéo, évidemment, mais aussi sur des claviers de toute taille. Leurs ordinateurs portatifs les branchent sur le monde en quelques clics et quelques touches. Leurs téléphones portables et intelligents les mettent en contact constant avec leurs amis proches et, aussi, avec des groupes d’« amis » – Facebook et Twitter – de plus en plus grands. En instantané, sur un mini-clavier, la langue de communication est formée de symboles. D’idéogrammes en passe de devenir universels? L’idéal que poursuivent les promoteurs de l’esperanto? Une addition à la langue?

La nouvelle francophonie, celle dont on parle dans les milieux communautaires francophones, se compose de nouveaux arrivants en provenance de pays africains ou asiatiques issus de la colonisation française et belge. Le français est la langue maternelle de plusieurs, ou l’une de leurs langues maternelles. Ces jeunes des minorités visibles fréquentent l’école française, mais leur culture, bien que de souche française, est différente. Ils ajoutent au nombre, mais ils ne se voient pas toujours de l’Ontario français. Ils visent l’acceptation par la francophonie ontarienne et ils veulent intégrer cette francophonie, en insistant pour que leur différence culturelle – religieuse, linguistique, coutumière – soit reconnue et respectée.

La nouvelle francophonie a une autre facette, qui est en émergence et qui fascine par son nombre et ses origines. La définition inclusive francophone (DIF) a été adoptée par le gouvernement ontarien en 2009. Elle ajoute officiellement à la population franco-ontarienne de langue maternelle française un nombre considérable de francophones qui connaissent le français comme langue officielle. Il y a peu de différence entre cette définition inclusive et la première langue officielle parlée (PLOP), qu’utilise Statistique Canada et qui est calculée en utilisant la connaissance des langues officielles, la langue maternelle et la langue parlée le plus souvent à la maison[2].

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Cette addition officielle fait en sorte que l’on a maintenant plusieurs composantes à la population francophone. Une première est française et sa langue maternelle est généralement le français. Une deuxième est française et anglaise et sa langue maternelle est une langue non officielle. Une troisième composante est de la langue maternelle anglaise et elle a, par conséquent, l’anglais comme première langue officielle parlée, mais elle a déclaré connaître le français, l’autre langue officielle du pays. Ces deux dernières composantes se distinguent des francophiles, qui ne connaissent pas la langue, mais qui manifestent de plusieurs façons leur appréciation de la langue et de la culture françaises.

La ville de Toronto présente un bon exemple de l’effet de cette nouvelle définition, la DIF, chez les jeunes. Le tableau est tiré des données publiées de Statistique Canada et utilise la PLOP. Les jeunes choisis sont dans la catégorie des 15 à 24 ans; ils terminent leur secondaire ou ils sont au postsecondaire, au collège ou à l’université. Les trois caractéristiques linguistiques qui composent la PLOP ont été retenues pour montrer la diversité de ce groupe d’âge francophone. Ces jeunes francophones de Toronto représentent 2,6 % de leur groupe d’âge dans la population totale.

Un peu plus du tiers d’entre eux ont le français comme première langue officielle parlée, c’est-à-dire que ces jeunes sont de langue maternelle française ou, en dernière analyse, utilise le français le plus souvent à la maison; quelques-uns ne connaissent que le français. On peut les considérer comme le noyau de la francophonie. À peu près tous connaissent le français et l’anglais, ce qui leur permet de se dire bilingues, l’une des bases de l’identité hybride identifiée par Christine Dallaire.

Près des deux tiers des jeunes francophones de Toronto font partie de la composante française et anglaise. Ils connaissent les deux langues officielles du pays, mais ni l’une ni l’autre n’est leur langue maternelle, ni la langue qu’ils parlent le plus souvent à la maison. Leur langue maternelle montre que ces francophones viennent de plusieurs horizons. On peut ne pas se surprendre de l’importance des langues latines (espagnol, portugais, italien et roumain) dans ce groupe; elles sont proches du français. La place du polonais et du russe s’explique en partie par les relations historiques de ces pays avec la France. Cependant, l’importance accordée au français par les locuteurs chinois et  les locuteurs de l’Inde surprend et intéresse.

Il y a en plus les 32 655 anglophones qui déclarent connaître le français, mais dont ce n’est pas la première langue officielle parlée. Comme leur langue maternelle est l’anglais, ils ne peuvent pas être considérés comme francophones selon la formule de la PLOP. 

Une fois cette diversité constatée et l’inclusion de ces jeunes dans la francophonie officiellement reconnue, on peut se demander quel impact ils auront sur la jeunesse francophone et, en dernière analyse, sur la culture francophone. Ce sont pour la plupart des étudiants des programmes d’immersion – il est fort peu probable qu’ils aient appris le français dans la rue ou dans leur milieu. Ils ont donc une certaine connaissance de la francophonie, ontarienne et mondiale. Certains auront même fait un séjour, plus ou moins prolongé, en milieu francophone.

La culture est toujours en mouvance : elle émet et elle reçoit, elle influence et elle est influencée. La jeunesse francophone est à se forger une culture à son image, qui sera composée, dans des proportions impossibles à déterminer d’éléments de chacune de ces tendances.

Cependant, ils n’ont pas encore rejoint la francophonie et il y a encore une distance – certains diraient un fossé – entre eux les jeunes des écoles françaises. Des initiatives comme les forums le Français pour l’avenir/French for the Future favorisent ces échanges et montrent que les étudiantes et les étudiants d’immersion sont engagés et font la promotion du français dans leur milieu. À Sudbury, en avril 2010, le forum a généré l’idée de l’utilisation des nouvelles technologies pour favoriser les échanges. Les jeunes francophones de l’immersion désiraient être informés des activités en français dans leur milieu. Étant donné l’intérêt des jeunes pour le monde, la rencontre de ces cultures ne saurait tarder.

Ces indices pointent dans  la direction d’un important changement culturel, de la rencontre des cultures, dans la mosaïque canadienne. Il est impossible d’en prédire le résultat socioculturel final, celui qui sera considéré ensuite, pendant un certain temps, comme dominant.

La culture est toujours en mouvance : elle émet et elle reçoit, elle influence et elle est influencée. La jeunesse francophone est à se forger une culture à son image, qui sera composée, dans des proportions impossibles à déterminer d’éléments de chacune de ces tendances. Cependant, il y a fort à parier qu’elle conservera plusieurs traits de la culture franco-ontarienne dominante actuelle, comme celle qui a été forgée au cours des années 1970 conservait des traits profondément canadiens-français.

It’s not unusual that parents hold on to their culture, since they helped shape it, while youth rebel against their parents’ generation and question their culture.  Culture is ever evolving: it gives and receives; it influences and is being influenced.  Allaire connects this philosophy with Francophone youth from outside of Quebec, who are still in the process of forging a culture of their own that reflects their identity; a culture that will be made of elements of various trends – old and new – evolving from a being a minority within Canada’s bilingual culture to being part of the country’s multicultural mosaic.


[1] Les renseignements relatifs à cette table ronde viennent d’une communication personnelle de Louise Bouchard, étudiante au doctorat en Sciences humaines à l’Université Laurentienne.

[2] Statistique Canada classe comme français, en première étape, les personnes qui ne connaissent que le français comme langue officielle, en deuxième étape, celles qui connaissent les deux langues officielles et dont la langue maternelle est le français (celles dont la langue maternelle est l’anglais sont classées comme anglais), et en troisième étape,  celles qui connaissent les deux langues officielles, dont les langues maternelles sont le français et l’anglais et qui utilisent le français le plus souvent à la maison.

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