citoyen numérique responsable

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Bien-être, Engagement, Enseignement

Agir en citoyen numérique éthique et responsable

Le rôle-clé des enseignants

Cet article offre de nombreux arguments appuyant la nécessité de modifier radicalement les programmes d’études et l’approche pédagogique des enseignants afin que l’école devienne la source de la citoyenneté numérique, soit le développement, chez les élèves, de compétences touchant la sécurité en ligne, la promotion de l’esprit critique et du bien-être et, enfin, l’usage éthique, responsable, collaboratif et engagé des outils numériques.

La société mondiale du savoir, promise dans les années 1970, vantée dans les années 1980 et envisagée dans les années 1990 avec un respect mêlé de crainte et d’incrédulité, est devenue, au 21e siècle, une réalité incontournable. Et l’un des enjeux actuels dans un nombre croissant d’écoles et de conseils scolaires, c’est la question de la citoyenneté numérique.

Qu’est-ce que la citoyenneté numérique?

La citoyenneté numérique, c’est d’abord l’arrimage de deux concepts distincts : celui de citoyen et celui de numérique. Selon le Grand dictionnaire terminologique, un citoyen est un individu qui «bénéficie de droits et qui doit s’acquitter de certains devoirs dans une collectivité démocratique 1». On peut également y lire « qualité juridique qui garantit à son titulaire la jouissance des libertés publiques et l’électorat». Wikipédia nous rappelle que l’on dit numérique « une information qui se présente sous forme de nombres associés à une indication de la grandeur à laquelle ils s’appliquent, permettant les calculs, les statistiques, la vérification des modèles mathématiques 2».

Le terme citoyen numérique est apparu depuis plus d’une dizaine d’années dans le monde de l’éducation. L’expression est définie de multiples façons. Par exemple, l’UNESCO la définit comme le fait de « posséder des équipements et des compétences TIC qui permettent de participer à la société numérique, par exemple d’accéder à des informations gouvernementales en ligne, d’utiliser des sites de réseaux sociaux et de faire un usage d’un téléphone mobile 3». Pour l’UNESCO, la citoyenneté numérique c’est à la fois le fait de posséder des équipements et de disposer des compétences pour en faire usage.

Dans leur livre Digital citizenship : The Internet, society, and participation4, Mossberger, Tolbert et McNeal définissent le citoyen numérique comme une personne en mesure d’utiliser les technologies de l’information et de la communication pour s’engager dans la société. Là, le concept d’engagement ou de participation active, avec le numérique, y est central. Plusieurs auteurs, dont Ohler, qualifient d’ailleurs de citoyens numériques ceux qui font un usage régulier et efficace d’Internet5.

Dans son ouvrage Digital citizenship in schools6, Mike Ribble a identifié neuf éléments pour chercher à cerner la complexité de la citoyenneté numérique et les soucis liés aux usages abusifs ou maladroits de la technologie. Ces éléments sont également repris par le site digitalcitizenship7 : (1) accès au numérique (participation complète à une société numérique); (2) commerce électronique (acheter et vendre dans un monde numérique); (3) communication numérique; (4) littératie numérique; (5) étiquette en ligne; (6) loi numérique; (7) droits et responsabilités en ligne; (8) santé et bien-être en ligne; (9) cybersécurité.

L’organisme Pew Research Center8 indique que la citoyenneté numérique implique également une certaine compétence technologique, c’est-à-dire une compréhension des limites entre les railleries, les plaisanteries, les actions inoffensives, et les comportements criminels. Étant donné que les gouvernements sanctionnent de plus en plus sévèrement la cyberintimidation, comme c’est le cas au Canada avec la loi sur la cyberintimidation9, il est résolument nécessaire que les jeunes, leurs parents et les écoles soient également tous conscients des risques légaux que suscitent leurs actions et qu’ils se familiarisent notamment avec la protection en ligne.

Enfin, tout récemment, avec notre équipe de recherche10, nous avons plutôt abordé la question de la citoyenneté numérique en éducation en soulignant l’importance d’agir en citoyen éthique et responsable à l’ère numérique. Nous avons montré l’importance, à la fois pour les enseignants et les apprenants, d’apprendre justement à agir éthiquement et judicieusement en considérant la diversité sociale, culturelle et philosophique des parties prenantes de la société numérique ainsi que du contexte social, économique, environnemental ou professionnel dans lequel se déroulent leurs interactions. Nous avons également souligné l’importance d’être conscients, tant pour les enseignants que pour les apprenants, de l’impact de leur usage du numérique sur leur bien-être physique et psychologique et celui des autres. Nous avons aussi rappelé, comme plusieurs l’ont fait, l’importance de comprendre les enjeux liés à la marchandisation des renseignements personnels, à l’influence de la publicité numérique et à la perception de la crédibilité des sites Web. Nous avons enfin parlé de l’importance de développer l’esprit critique des élèves et de mener avec eux une réflexion éthique sur la règlementation ou les lois en vigueur, y compris le droit d’auteur, qui encadrent le numérique.

Enjeux de la citoyenneté numérique et de l’éducation

Ce qu’il faut retenir, de ces nombreuses définitions, c’est que la question de la citoyenneté numérique est complexe, qu’elle évolue, et qu’il faut résolument s’en soucier à l’école. En effet, les travaux de recherche sur la question réalisés par notre équipe montrent clairement que la citoyenneté numérique se situe au cœur de la plupart des référentiels de compétences numériques dans un nombre de plus en plus croissant de pays. Cette compétence, ainsi que celle d’être en mesure de faire un usage du numérique, se présentent d’ailleurs comme des dimensions centrales de référentiels dans bon nombre de pays, et autour desquelles s’articulent les autres dimensions des compétences numériques.

On entend souvent que la façon de faire la classe ou l’éducation a trop peu changé au cours des dernières années. Simplement, éduquer, dans la pratique, c’est transmettre des savoirs que l’on juge importants. Et même si plusieurs, avec raisons, soulignent que les façons de transmettre la connaissance ont évolué, au bout du compte, la transmission de la connaissance demeure au cœur des pratiques éducatives. Pourtant, avec le numérique, les modes d’apprentissage semblent avoir été bouleversés. Finie l’idée de transmettre en mode unidirectionnel des connaissances à des apprenants qui en connaissent peu sur un sujet. Ce mode hiérarchique ne convient plus, notamment à cause de l’apprentissage en réseau. Et Wikipédia en est un exemple : une encyclopédie en ligne, aussi valide que la plus importante encyclopédie papier (Britannica), mais conçue par des citoyens… numériques, et non des spécialistes reconnus11. L’aventure de Wikipédia est un bon modèle de ces nouveaux modes d’apprentissage qui, d’une certaine façon, changent les sources d’éducation. Celui des fausses nouvelles (fake news) l’est beaucoup moins. Pourquoi? Parce que la vie en réseau requiert d’importantes compétences numériques dont on n’avait pas besoin auparavant. Comme preuve, Google n’existait pas il y a à peine plus de 20 ans. Aujourd’hui, ce sont 6 milliards de requêtes chaque jour qui sont traitées par ce moteur de recherche.

Ainsi, agir en citoyen numérique responsable, éclairé et éthique, requiert un éventail de compétences qu’il est nécessaire d’enseigner et d’apprendre à l’école : faire usage du numérique pour apprendre, et non uniquement pour jouer ou socialiser; posséder des compétences informationnelles qui dépassent largement la simple recherche d’information sur Internet; posséder aussi des compétences numériques ou technologiques, car un citoyen numérique doit aussi être en mesure d’avoir les compétences nécessaires pour s’engager. Apprendre à créer, à collaborer et à communiquer avec le numérique fait aussi partie des habiletés nécessaires pour les citoyens numériques de demain.

Être un citoyen numérique éclairé : savoir faire usage des réseaux sociaux et comprendre leur fonctionnement

De nos jours, il ne faut pas non plus oublier le développement de l’esprit critique des élèves envers le numérique, car les enjeux éthiques sont immenses, surtout avec les réseaux sociaux ou les moteurs de recherche. En effet, comme l’indiquait Sandra Watcher de la Oxford Internet Institute, les citoyens numériques « should not need to rely on the “ethical conscience” of tech companies to know their fundamental rights are protected 12», se traduisant par « … ne devraient pas dépendre de la “conscience éthique” des compagnies de technologie afin de s’assurer que leurs droits fondamentaux sont respectés » [Traduction libre]. En fait, il faut réellement dépasser l’idée de l’usage des réseaux sociaux pour s’exprimer « librement ». Il faut aller bien plus loin dans notre connaissance et notre maitrise de ces outils numériques pour comprendre que ces derniers peuvent autant permettre de s’exprimer librement que de polariser les débats. Et ce que l’on voit actuellement aux États-Unis en est résolument la preuve. Plusieurs disent que c’est la faute des algorithmes de recommandations qui, au contraire, participent à une radicalisation des points de vue. Concrètement, ces algorithmes vont proposer aux individus des nouvelles qui sont proches de leur opinion. Et, même si pour plusieurs, cette stratégie peut être bienveillante, elle n’en participe pas moins à la polarisation des idées, plutôt qu’à leur mutualisation et à leur enrichissement, par la diversité des points de vue. C’est que plusieurs de ces algorithmes sont fondés sur des principes psychologiques où l’on cherche à réduire le plus possible la dissonance cognitive, un phénomène observé il y a déjà plus de 50 ans par Festinger13. En bref… naturellement, on préfère lire et s’associer à des opinions qui sont semblables aux nôtres.

Mais ce ne sont pas les réseaux sociaux qui sont nécessairement responsables de cela… c’est l’usage que l’on en fait, et surtout la méconnaissance liée à leur fonctionnement. Tous ces enjeux ont d’ailleurs amené Facebook à transformer sa mission qui est maintenant de « donner aux gens la capacité de construire des communautés et de rapprocher le monde dans lequel nous vivons »14, alors qu’auparavant, leur mission était de « rendre le monde plus ouvert et connecté 15».

Si l’on souhaite réellement amener nos jeunes à devenir des citoyens numériques éthiques et responsables, le rôle des enseignants n’aura jamais été aussi important. Trop souvent, nos jeunes sont laissés à eux-mêmes à utiliser, quotidiennement, bon nombre de technologies et de réseaux sociaux sans en comprendre le fonctionnement. On ne peut ignorer cela dans l’école d’aujourd’hui. En fait, même si des technologies comme Google, Facebook, YouTube, Snapchat, Instagram ou Wikipédia n’existaient pas il y a 20 ans, elles font pourtant partie aujourd’hui des outils numériques les plus utilisés au monde. Nous vivons, en fait, dans un monde où la place du numérique s’affirme chaque jour davantage, où les jeunes sont captivés par les technologies, et où l’école ne semble avoir d’autres choix que de donner une place de choix à la citoyenneté numérique. Et il ne faut pas que les enseignants se limitent à la seule vision utilitaire de la citoyenneté numérique, mais bien qu’ils cernent les transformations éducatives qu’elle alimente. En réalité, dans notre société de l’information et des réseaux sociaux, la mission des enseignants n’aura jamais été si importante. Car amener les jeunes à agir en citoyens éthiques et responsables, à l’ère du numérique, c’est également, d’une certaine façon, les aider à mieux se comprendre et se respecter, comme humains. Il est entendu que c’est cela aussi, la citoyenneté numérique.

Photo : Gracieuseté de l’auteur Thierry Karsenti

Première publication dans Éducation Canada, décembre 2018


1 www.granddictionnaire.com

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Num%C3%A9rique

3 UNESCO. (2011). TIC UNESCO : un référentiel de compétences pour les enseignants. Paris, France : UNESCO. Repéré àhttp : //unesdoc.unesco.org/images/0021/002169/216910f.pdf

4 Mossberger, K., Tolbert, C. J., & McNeal, R. S. (2007). Digital citizenship: The Internet, society, and participation. MIt Press.

5 Ohler, J. B. (2010). Digital community, digital citizen. Corwin Press.

6 Ribble, M. (2011). Digital citizenship in schools. International Society for Technology in Education.

7 http://digitalcitizenship.net  

8 Jones, S. et Fox, S. (2009). Generations Online in 2009. Pew Internet & American Life Project. Repéré à : www.pewinternet.org/2009/01/28/generations-online-in-2009/

9 www.rcmp-grc.gc.ca/cycp-cpcj/bull-inti/index-fra.htm

10 Karsenti, T.; Poellhuber, B.; Michelot, F.; Tremblay, C.; Parent, S. (2018). Vers de nouvelles compétences numériques. Communication présentée dans le cadre du 5e Colloque international éducation, Montréal, 4 mai.

11 Voir : Karsenti, T. (2006). Wikipédia contre Britannica. Autre Forum, 10 (1), 30-31.

12 https://twitter.com/TheEconomist/status/993013879277015040

13 Festinger, L. (1962). A theory of cognitive dissonance (Vol. 2). Stanford University Press.

14 www.bloomberg.com/news/articles/2017-06-22/zuckerberg-s-new-mission-for-facebook-bringing-the-world-closer

15 www.facebook.com/FacebookFrance/posts/la-mission-de-facebook-est-de-rendre-le-monde-plus-ouvert-et-connect%C3%A9en-collabor/626658524033834/

Portrait de l’expert

Thierry Karsenti, Ph. D.

Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation, Université de Montréal

Thierry Karsenti, M. A., M. Ed., Ph. D., est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en édu...

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