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Communauté scolaire, Engagement, Programmes

La cité-école

Un design éducatif et citoyen

En réponse à un contexte très difficile (décrochage scolaire élevé, départ des élèves pour les villes avoisinantes ou les écoles privées, exode des jeunes, dévitalisation des milieux…), des acteurs de la polyvalente Louis-St-Laurent et de la communauté du Haut-St-François, en Estrie, décident de repenser l’école. Ceux-ci vont créer en 2006, la « Cité-École » Louis-St-Laurent. Dès 2008, une équipe de chercheurs se joint au projet pour en faire une évaluation participative1.

Quand l’école devient une Cité

La Cité-École est un projet multidimensionnel qui a comme principal objectif de favoriser la réussite éducative : « L’école est un milieu adoptif et un terrain de pratiques citoyennes pour les élèves. La communauté est dans l’école et l’école dans la communauté »2. Il s’agit d’un projet novateur qui a mobilisé l’ensemble de la communauté dans une approche de partenariat école-famille-communauté, d’éducation à la citoyenneté et qui fut soutenu financièrement par un Laboratoire rural3. Ce projet éducatif reposait sur le développement de larges partenariats au moyen notamment de « réseaux locaux » incluant des acteurs de l’ensemble des 13 municipalités regroupées sur le territoire de la polyvalente.

Au moment du développement de ce projet éducatif, le contexte est fort négatif : les taux de décrochage sont très élevés, surtout chez les garçons, et la réputation de l’école est démobilisante. Pour plusieurs, l’école est un « bunker » fermé à sa communauté. L’arrivée d’une nouvelle direction, la mobilisation d’enseignants et d’acteurs de la communauté vont créer un nouveau souffle pour changer cela, malgré un contexte de méfiance.

Un des éléments déclencheurs fut le commentaire d’un enseignant à l’effet que la polyvalente était plus « grosse » que son village. Le projet était lancé! Il fallait faire de l’école, une municipalité en relation avec les autres municipalités! Le pari de départ des acteurs de l’école fut de commencer par l’environnement. Selon eux, il fallait que les élèves voient que l’école était devenue une ville pour qu’ils y croient. Le projet s’est donc mis en œuvre sur la base de changements physiques : les corridors de l’établissement furent renommés du nom des municipalités du territoire couvert par la polyvalente; le secrétariat est devenu la mairie; des locaux thématiques furent créés – exemple, une classe-planétarium et une classe-musée; des fresques murales ont été développées présentant les caractéristiques de chacune des municipalités environnantes; une place publique a occupé le centre de l’école.

Ces changements physiques ont entraîné des changements plus fondamentaux quant au rôle de l’école dans sa relation avec ses élèves – qui devinrent des citoyens (la carte étudiante fut remplacée par une carte de citoyenneté et le conseil étudiant est devenu un Parlement) – et avec les acteurs de la communauté. Selon les dires de certains élus locaux, « le bunker s’est ouvert à la communauté ». Les acteurs et organisations de la région devinrent des partenaires dans nombre de projets développés par l’école et l’école s’est déplacée dans les milieux. Deux exemples types de ces changements sont les bourses de réussite données dans chacune des municipalités aux diplômés de la polyvalente et la remise des bulletins directement dans les municipalités.

Ce projet éducatif s’est développé à partir des infrastructures existantes et non pas au moyen de la construction de nouveaux bâtiments. Ces changements furent jugés importants et ont entraîné un changement de mentalité qui aura grandement contribué aux résultats quant à la réussite éducative.

Les retombées d’un projet éducatif novateur

L’école est devenue un acteur de développement influent et un espace d’exercice de citoyenneté réel et effectif. Citons quelques faits positifs marquants découlant de la démarche d’évaluation. Si lors de la première phase d’évaluation (2008-2010), 78 % des jeunes se disaient heureux d’habiter dans leur municipalité, ils étaient 88 % à apprécier leur municipalité lors de la deuxième phase (2013-2014). Aussi, quant à l’engagement, ils sont 63 % à croire qu’ils seront des citoyens engagés dans leur communauté, alors qu’ils étaient 45 % à faire ce constat lors de la première phase. Les perceptions à l’égard de la réussite éducative sont aussi positives alors que, lors des deux phases d’évaluation, 95 % des jeunes veulent « absolument réussir leur année » et que, la deuxième phase révèle que seul un élève sur cinq a déjà songé à abandonner l’école. Cela se traduit par des résultats concrets. Les taux de décrochage vont passer de 40 % en 2004 à 10,4 % en 20124, soit un gain remarquable de près de 30 points.

En plus de l’impact sur les élèves eux-mêmes, l’évaluation a pu documenter les retombées de ce projet pour la communauté. Entre les deux phases, le fait que la communauté est généralement plus sensibilisée à l’importance de la réussite éducative des jeunes ressortait clairement. En 2010, l’enquête révélait déjà la présence de « la réussite éducative comme d’une nouvelle norme sociale » pour cette communauté. Or, en 2015, les observations permettaient d’envisager « la place des jeunes dans leur communauté et leur réussite comme un projet collectif partagé ». Un important consensus à l’effet que l’école était le leader de ce mouvement émergeait aussi fortement des consultations. En somme, il s’agit d’un design éducatif et citoyen porteur de changements réels pour les jeunes et pour les communautés touchées.

Pour en savoir plus :

Lacroix, I. et D., Forget. (mai 2015). La Cité-École Louis St-Laurent, construire une Cité une brique à la fois, rapport d’évaluation participative. Rapport destiné au Ministère des Affaires municipales et de l’occupation du territoire dans le cadre du Laboratoire rural.

Simard, P., Boyer, G., Lacroix, I. et J-F Allaire. (16 décembre 2013). La Cité-école au cœur du développement des communautés du Haut-Saint-François, Évaluation du processus de mise en œuvre 2009-2010. Rapport de recherche soumis à l’Agence de la Santé et des Services sociaux de l’Estrie.

 

Recap: In 2006, at a particularly difficult juncture, stakeholders at Louis-St-Laurent high school in East Angus, Quebec, mobilized the whole community in a school-family-community partnership approach to create a brand-new, innovative educational program. Cité-École took shape following significant changes to the existing facilities, and is designed to support student success and help students develop their sense of civic engagement. The benefits have been significant, including a 50 percent reduction in the high school dropout rate.

 

 

 


Photo par : Renée-Claude Leroux

 

Première publication dans Éducation Canada, septembre 2016

1 Au total, 638 élèves furent interrogés au moyen d’un questionnaire électronique, 231 répondants rencontrés lors de groupes de discussion, 13 jeunes ont participé à des entrevues, 5 récits de vie avec des bâtisseurs du projet furent réalisés, 44 enseignants ont répondu à un questionnaire écrit et quelques évènements ont fait l’objet d’observation. 

2 Cité-École Louis St-Laurent. Polyvalente Louis-Saint-Laurent : une Cité-école au cœur de sa communauté – Laboratoire rural 2009-2014, http://louisstlaurent.cshc.qc.ca/laborural/depliant.pdf [page consultée le 3 avril 2014], 2009. 

3 Un « laboratoire rural » est une subvention du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du Territoire, dont l’objectif est de soutenir les projets de revitalisation rurale (Mesure des laboratoires ruraux, 2008). La Cité-École a bénéficié de cette subvention de 2009 à 2014.

4 Deslongchamps, Annie. Taux de sortie sans diplôme ni qualification (SSDQ) 2000-2001 à 2011-2012. Projet partenaire pour la réussite éducative en Estrie, 2014.

Portrait de l’expert

Isabelle Lacroix

Isabelle Lacroix, Ph.D., est professeure adjointe à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke depuis 2008 et en est sa directrice depuis 2015. Ses champs de recherche et d’enseignement sont les politiques publiques canadiennes et québécoises, tout particulièrement les questions de gouvernance publique.

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